Cependant avec trente mille francs on ne va pas loin à Paris: le bijoutier et le marchand de chevaux lui avaient déjà vendu pour plus du double; Henri vit bien qu'il n'était pas si riche qu'il le croyait; mais il pensa qu'en retournant à la roulette, il pourrait en gagner davantage. En attendant, il se contenta d'acheter un cheval pour son cabriolet, et une épingle en brillants pour lui; puis il renvoya ses marchands, en leur promettant de les revoir bientôt.

Enfin, le lendemain arriva, Henri l'attendait avec impatience; car, quoique l'on soit riche, cela n'empêche pas de s'ennuyer. Après avoir fait une toilette recherchée, Henri monta dans son cabriolet et prit le chemin du boulevard des Italiens.

Il était près de midi; à cette heure-là, les rues de Paris sont remplies de monde, surtout dans un quartier aussi fréquenté que celui où allait Henri. Notre jeune homme, brûlant du désir d'arriver chez sa belle, faisait aller son cheval comme un fou; déjà plusieurs fois il avait manqué d'écraser quelqu'un, et il ne devait qu'à son adresse d'avoir évité des malheurs; mais, en détournant une rue, il n'aperçut pas la voiture d'un charretier, qui venait de son côté; le charretier, suivant l'usage de ces messieurs, ne se dérange pas pour un cabriolet; Henri va choquer avec violence contre les roues de la charrette; son léger équipage n'était pas de force à lutter contre une pareille voiture; il tombe sur le côté, et, dans sa chute, renverse une vieille femme qui sortait d'une boutique où elle était allée chercher du mou pour son chat.

Les cris: Au secours!... je suis morte!... et le cabriolet dans le ruisseau, attirèrent bientôt une foule immense de ces flâneurs dont Paris fourmille. «C'est une femme écrasée par un cabriolet que conduisait un jeune homme, dit l'un. Ces freluquets-là n'en font pas d'autre... le cabriolet est brisé, pourtant.—C'est étonnant, dit un autre, que cette petite femme ait eu la force de jeter une voiture par terre...» Et pendant que l'on discourait ainsi, le charretier avait jugé à propos de s'en aller avec sa charrette, de peur qu'on ne lui fît payer les pots cassés.

Henri sortit du cabriolet, en envoyant au diable les rouliers et les badauds. Franck, qui était derrière le cabriolet, avait manqué perdre la vie, mais il en fut quitte pour un œil poché et quelques bosses à la tête. La vieille femme, qui avait eu plus de peur que de mal, mais qui cependant voulait tirer parti de l'aventure, remplissait l'air de ses cris et de ses gémissements.

Henri croyait s'en retourner tranquillement chez lui, et avait chargé Franck de relever son cabriolet, lorsque la foule qui l'entourait, conseilla à la vieille de le faire aller chez le commissaire. «Chez le commissaire! s'écria Henri; et que voulez-vous que j'y fasse?—Ah! ah! mon beau monsieur, vous croyez que l'on écrase ainsi le pauvre monde, et puis qu'il n'est plus question de rien?—Mais, imbécile, c'est moi qui suis la victime de tout cela, puisque c'est mon cabriolet qui a été brisé.—Oui-dà! et cette pauvre femme que vous avez écrasée, croyez-vous qu'il ne faudra pas lui donner de quoi se faire panser?—Si elle est tuée, que voulez-vous que j'y fasse?—C'est égal, il faut une consolation.

Henri vit bien que, pour sortir de là, il fallait de l'argent. Il s'approcha de la vieille, lui mit une quinzaine de louis dans la main, et de cette manière parvint à esquiver le commissaire. «Tiens! que c'te vieille braillarde est heureuse! dit une commère à sa voisine. J'voudrions ben que pour la moitié d'la somme il m'en arrivât tous les jours autant.—Il y a des gens qui ont du bonheur, répondit l'autre. C'est pourtant à son chat qu'elle doit cela.—Elle n'en sera pas plus riche, dit une troisième; c'est une vieille joueuse, elle va mettre tout cet argent à la loterie.»

Henri revint chez lui, crotté, fatigué, et surtout désespéré d'avoir manqué son rendez-vous. Cependant il se rhabilla, fit venir une voiture, et se hasarda à se présenter chez sa belle. Il fut agréablement surpris en apprenant qu'elle y était encore; il ne savait pas qu'il est du bon genre de se faire attendre deux heures partout où l'on va. Henri fut reçu comme quelqu'un que l'on connaîtrait depuis longtemps. Il vit que Franck ne l'avait pas trompé en remarquant l'élégance et la somptuosité de la demeure de la belle danseuse. Il n'avait jamais rien vu en Italie de comparable au boudoir d'une femme de l'Opéra.

L'aventure arrivée à Henri fit le sujet de l'entretien du déjeuner; la dame en rit beaucoup, et lui promit que ce serait la nouvelle du jour. Henri était étonné de trouver autant d'usage et d'esprit dans une femme de théâtre; mais, ce qui le surprenait le plus, c'était la réserve de ses manières et les obstacles que l'on opposait à ses transports amoureux. Henri ignorait qu'une femme qui se vend est plus difficile à vaincre qu'une femme qui se donne: l'une cède au penchant de son cœur, tandis que l'autre diffère ses faveurs afin de les faire payer davantage.

Henri et sa belle étaient à converser ensemble, lorsqu'on vint avertir la dame que quelqu'un désirait lui parler. «J'avais déjà dit que je n'y étais pour personne,» s'écrie-t-elle avec impatience. On lui répond que c'est quelqu'un qui veut absolument entrer. Alors elle prie Henri de passer dans son salon pour un moment, en lui disant que c'est sa marchande de modes, et qu'elle va la renvoyer.