CHAPITRE XIV.
PARIS.

Henri et Franck arrivèrent à Paris, après s'être arrêtés quelque temps à Turin et à Lyon, sans qu'il leur fût arrivé rien de remarquable.

«Ma foi, monsieur, dit Franck à son maître en entrant dans la capitale des plaisirs et de la gaieté, au premier abord, cette ville me plaît beaucoup plus que toutes celles que nous avons parcourues. Tenez, voyez donc tout ce monde qui va et vient; c'est un mouvement perpétuel!... A chaque pas je trouve des sujets de curiosité; on voudrait être triste ici qu'on ne le pourrait pas. Et les femmes, monsieur!... Elles sont charmantes... Franchement, dites-moi, en avons-nous vu ailleurs qui aient cette tournure, cette grâce, cette élégance?... qui regardent les hommes avec un sourire si flatteur, si expressif?... Ah! monsieur, je suis dans l'enchantement!...—Diable!... Franck, tu deviens éloquent!—C'est le site qui m'inspire, monsieur...—Laisse là ton site, et occupons-nous de trouver un hôtel où je puisse demeurer convenablement.»

Henri se logea dans le quartier de la Chaussée-d'Antin, et le soir même de son arrivée, il alla courir les spectacles et les cafés les plus fréquentés de la ville. Harassé de fatigue, il rentra à son hôtel sur les deux heures du matin, et trouva Franck qui l'attendait d'un air un peu moins gai que le matin. «Qu'as-tu donc, Franck? lui demanda Henri; t'ennuierais-tu déjà à Paris?—Oh! non, monsieur, ce n'est pas cela...—Eh bien, pourquoi donc as-tu, ce soir, un air si différent de ce matin?—Ah! monsieur, c'est qu'il m'est arrivé une petite aventure...—Une aventure!... voyons ce que c'est; raconte-moi cela...—Je le veux bien, monsieur, si cela peut vous faire plaisir... Vous saurez donc, qu'après que vous fûtes parti, je me rendis au Palais-Royal, parce que l'on me dit que c'était l'endroit le plus curieux de la ville. J'y étais depuis plus d'une heure, occupé à admirer tout ce qu'il renferme, et m'extasiant devant chaque objet nouveau que je voyais, lorsqu'un homme très-bien mis et d'un extérieur fort honnête s'approcha de moi pour me demander le chemin de la rue de... d'une rue enfin. Ma foi, monsieur, lui répondis-je, je ne le connais pas plus que vous, car j'arrive dans cette ville où je suis tout à fait étranger.—Vous êtes étranger, me dit-il, eh bien, moi aussi; et tenez, puisque le hasard me fait vous rencontrer, si vous le voulez, nous passerons la soirée ensemble. J'acceptai, n'étant pas fâché de trouver quelqu'un avec qui causer, dans une ville où je ne connaissais personne. Nous continuâmes donc de nous promener en causant, lorsque le diable, ou plutôt le sort, voulut qu'il vînt à parler du jeu de billard... Vous savez, monsieur, que c'est mon jeu favori, et que j'y suis même d'une certaine force!...—Oh! tu me l'as déjà dit... eh bien, sans doute tu auras voulu y jouer?—Justement, monsieur, c'est-à-dire, c'est mon homme qui m'en proposa une partie, et je ne manquai pas d'accepter. Nous entrâmes donc dans un café, et nous fûmes au billard: il était occupé; mais comme la partie était sur le point de finir, nous restâmes à regarder. Un des deux joueurs était beaucoup plus faible que l'autre, et mon étranger le plaisantait sur son jeu. Je parie deux louis, lui dit-il, à un coup, que vous ne faites pas cette bille-là (et la bille était assez belle); la personne paria et gagna. Mon homme parut piqué d'avoir perdu, et dit qu'il prendrait sa revanche; l'occasion se présenta bientôt: c'était à la personne qui avait gagné les deux louis à jouer. Elle n'avait absolument qu'à pousser un peu, pour mettre dans la blouse une bille qui y était déjà à moitié: eh bien, mon homme eut l'effronterie de dire que l'autre ne la ferait pas!... Moi je lui répondis qu'il la ferait. Croiriez-vous, monsieur, qu'il osa me parier vingt louis que non... J'acceptai sur-le-champ... J'avais malheureusement tout mon argent sur moi!...—Et tu as gagné?—Au contraire, monsieur!... le maladroit, qui avait déjà gagné un coup cent fois plus difficile, prit si bien la bille en sens contraire, qu'au lieu de la faire, il se mit lui-même dedans!... Alors, le désespoir dans l'âme, je donnai tout ce que je possédais (j'avais les vingt louis moins six francs). Mon gageur voulut bien me faire grâce du reste, et je sortis du café en maudissant le destin qui m'avait fait rencontrer cet étranger.»

Henri ne put s'empêcher de rire de l'aventure qui était arrivée à ce pauvre Franck; cependant il le dédommagea de sa perte, et l'engagea à être plus prudent une autre fois, et surtout à se défier de ces prétendus étrangers, qui ne se font passer pour tels qu'afin de mieux duper les véritables.

Henri était depuis quelques jours à Paris, lorsqu'un soir, au spectacle, il se trouva placé derrière une dame qui lui parut mériter son attention; effectivement, elle était grande, bien faite, d'une tournure agréable, d'une figure expressive, et paraissant ne pas voir avec indifférence les œillades que son voisin lui lançait. Henri, enchanté de sa nouvelle conquête, aurait bien voulu lui parler; mais elle avait avec elle un gros homme couvert de bijoux et de diamants, ayant assez l'air d'un marchand de bœufs retiré, qui paraissait aussi embarrassé de ses deux montres que de son gros ventre, et occupait à lui seul les trois quarts de la loge où était Henri. Voyant bien qu'il ne pourrait lui déclarer ses sentiments tant qu'elle aurait cet homme auprès d'elle, Henri se contenta, au sortir du spectacle, d'ordonner à Franck de suivre la voiture où elle montait, et de tâcher d'obtenir quelques renseignements sur cette dame.

Henri attendait avec impatience le retour de son valet, lorsque celui-ci arriva. «Eh bien! mon cher Franck, lui dit Henri en l'apercevant, as-tu de bonnes nouvelles à m'apprendre?—Oui, monsieur, d'excellentes.—Tu sais où demeure la dame en question?—Oui, monsieur; dans une superbe maison sur le boulevard des Italiens.—Bon! et as-tu appris quelque autre chose?—Oui, monsieur; le portier de la maison est justement fort bavard, et il n'a pas fait difficulté de causer avec moi...—Bravo, Franck! eh bien, cette dame?—C'est une danseuse de l'Opéra, monsieur.—Une danseuse de l'Opéra... dit en lui-même Henri; diable!... il y a beaucoup à gagner et à perdre avec ces femmes-là!...—Je sais de plus, continua Franck, que le gros homme qui était avec elle est un ancien fournisseur qui l'entretient comme une princesse!... parce que vous saurez, monsieur, que c'est le bon ton d'entretenir une danseuse de l'Opéra...—Ah! c'est le bon ton, Franck?—Oui, monsieur, aussi la vôtre a-t-elle déjà eu pour amants deux princes russes, quatre financiers, six Anglais, dix fermiers généraux, trois banquiers, et elle en est à son neuvième fournisseur.—Tu plaisantes, Franck.—Non, monsieur; je vous dis la vérité: c'est parce qu'elle est en vogue; c'est la femme à la mode, la beauté du jour: ce sont les propres paroles du portier.—Ah! c'est la femme à la mode! en ce cas, comme je veux suivre les modes, je tâterai de la danseuse.—Vous avez raison, monsieur, c'est le meilleur moyen de faire parler de vous. Je vous engage cependant à ne pas la garder longtemps, car du train dont elle va, nous nous trouverions bientôt sur la liste des réformés.—Sois tranquille, Franck; si cette femme-là m'aime, elle ne me ruinera pas.—Ah! monsieur... chercher de l'amour chez une danseuse, c'est trop exiger.» Le lendemain matin, Henri écrivit un billet doux à sa belle, et le fit porter par Franck. Celui-ci revint bientôt avec une réponse de la dame, qui engageait Henri à venir prendre le café avec elle le lendemain.

«Eh bien, Franck, dit Henri, tu vois que j'ai touché son cœur.—C'est possible, monsieur.—Mais, dis-moi, t'a-t-elle fait quelques questions?—Certainement, monsieur; elle m'a demandé votre nom, vos titres. Le comte de Framberg! a-t-elle dit quand je vous eus nommé; et sur-le-champ elle vous a répondu le billet que je viens de vous remettre.—C'est une femme qui ne reçoit pas le premier venu!...—C'est une femme dans le dernier genre!...»

Henri, pour passer le temps jusqu'au lendemain, recommença ses courses de la veille, et se mit à visiter tous les endroits publics. En passant près d'une maison de jeu, le désir d'augmenter son argent, afin de faire à Paris une brillante figure, le pousse à y monter. Il pose, en tremblant, sur la rouge quelques louis qu'il s'attend bien à perdre: mais il gagne; il continue de jouer, la fortune continue de lui sourire; il voit qu'il a la veine, il joue plus gros jeu; et enfin, au bout d'une heure, il sort de là avec trente mille francs de plus qu'il n'avait en entrant.

C'est pour le coup qu'il veut être à la mode et éclipser tous les élégants du jour. Il rentre à son hôtel, en courant comme un fou: Franck reçoit l'ordre de louer le plus joli cabriolet, de lui envoyer tout de suite un bijoutier, un marchand de chevaux, un maître de danse; Franck, étonné, court de côté et d'autre sans savoir ce que cela veut dire, mais en rendant grâce à la destinée qui vient de faire de son maître un millionnaire.