«Vous êtes étonné de ma visite, monsieur, dit Julia à Henri; mais, lorsque vous en connaîtrez le motif, j'espère que vous me saurez gré de vous l'avoir faite.—Que voulez-vous dire, Julia?—Je veux dire, monsieur, que madame la marquise connaît votre nouvelle passion pour cette jeune comtesse napolitaine qui vient depuis peu chez elle...—Comment! Julia... tu peux penser...—Ah!... monsieur, ce n'est pas moi que vous pourriez abuser, je sais lire dans votre cœur; mais je vous aime trop pour vouloir me venger lors même que je le pourrais!... Au contraire, c'est moi qui veux vous sauver du piège où vous alliez tomber.—Que veux-tu dire, Julia?—Vous avez reçu un billet ce matin.—Il est vrai.—On vous donne rendez-vous pour ce soir à minuit devant la maison où demeure la comtesse.—Mais qui donc t'a appris tout cela?—Eh! comment ne le saurais-je pas, puisque c'est madame la marquise qui vous a fait écrire ce billet!—La marquise!...—Elle-même.—Et quel est son dessein?—De voir si vous la trahirez en allant au rendez-vous.—Et si j'y vais?—Elle est Italienne, c'est vous en dire assez.—Quoi! tu penses qu'elle serait capable de...?—La jalousie la rend furieuse contre vous, et, si vous m'en croyez, vous n'irez pas à ce rendez-vous.—Sois tranquille, ma chère Julia, si j'y vais, je prendrai mes précautions.—Au surplus, je vous ai prévenu; maintenant, je vous laisse: votre sort est entre vos mains.—Adieu, ma chère Julia, crois bien que de ma vie je n'oublierai ce que tu as fait pour moi.»
En disant ces mots Henri pressa tendrement Julia contre son cœur, et elle s'éloigna précipitamment.
«C'est une bonne fille que cette Julia, dit Franck à son maître lorsqu'elle fut partie; je n'ai pas entendu ce qu'elle vous a dit, et cependant je suis sûr que c'est pour votre bien...—Franck!—Monsieur?—Tu vas préparer deux chevaux, et faire nos valises...—Quoi! monsieur... est-ce que nous partons?—Fais ce que je te dis, et attends-moi ici; dans un instant je serai de retour.—Cela suffit, monsieur.»
En disant ces mots Henri s'enveloppa dans son manteau, et courut au rendez-vous indiqué. Il était bien aise de s'assurer par lui-même jusqu'où la marquise pousserait sa vengeance; mais il avait eu soin de prendre sous son manteau une épée et une paire de pistolets.
Minuit venait de sonner quand Henri arriva devant la maison de la comtesse. «Je suis peut-être venu trop tard, dit-il en lui-même, et le coup prémédité n'aura pas lieu.» En attendant, il se promena devant la maison qui faisait le coin d'une petite rue sombre, et qui, par sa situation isolée, était bien propre à servir les desseins de la marquise.
Il attendait depuis quelques minutes, lorsqu'un homme enveloppé dans un manteau, et tenant une lanterne sourde, sortit de la petite rue et vint droit à Henri. «Vous êtes exact, lui dit-il, c'est bien: suivez-moi, je vais vous conduire chez la comtesse.—Et pourquoi n'entrons-nous pas par cette porte? demande Henri à l'inconnu.—C'est parce que vous seriez vu de tout le monde; et comme il y a une autre entrée secrète qui donne dans la rue que vous voyez, madame la comtesse m'a dit de vous introduire par là.—En ce cas, marchons, je vous suis.»
Henri eut l'air de suivre son guide sans défiance; mais il tira doucement ses pistolets de dessous son manteau, et se tint prêt à tout événement. A peine eurent-ils détourné le coin de la rue, que deux autres hommes, sortant d'une embuscade où ils étaient cachés, fondirent à l'improviste sur Henri; mais notre héros les reçut le pistolet au poing; et, tirant sur eux à bout portant, les étendit tous deux sans vie à ses pieds.
L'homme à la lanterne ne songea qu'à prendre la fuite en voyant tomber ses camarades. Henri courut après lui, mais son assassin connaissait mieux que lui les détours de la ville, et il échappa bientôt à ses regards. Réfléchissant qu'en voulant poursuivre celui-là, il pourrait en rencontrer un plus grand nombre, Henri pensa qu'il était plus prudent de regagner son auberge, et, après bien des détours, il parvint à la retrouver.
«Oh! oh! il paraît que la soirée a été chaude, dit Franck, en voyant Henri poser ses pistolets déchargés sur une table.—Oui, mon cher Franck, tiens, recharge mes armes.—Est-ce que vous allez recommencer, monsieur?—Non, mais nous allons partir.—Ah! il me paraît que vous en avez assez!... Et où allons-nous, monsieur? à Naples?—Non, j'ai assez de l'Italie.—Tant mieux, ma foi; car ce pays m'ennuyait aussi, moi...—Nous allons en France, à Paris; peut-être y serai-je plus heureux que je ne l'ai été jusqu'à présent... et y retrouverai-je celle pour laquelle je donnerais ma vie!...—Comment! monsieur, est-ce que vous y pensez encore?—Si j'y pense!... ah!... Franck, crois-tu que ces plaisirs bruyants, que ces passions d'un moment, qui, depuis mon départ, ont occupé mon esprit, aient pu effacer de mon âme le souvenir de ma chère Pauline?... Non; ces femmes si séduisantes ont rempli ma tête, troublé mes sens, mais aucune n'est parvenue jusqu'à mon cœur.—En ce cas, monsieur, je vois que c'est bien de l'amour que vous ressentez pour votre inconnue...—Oh! oui!... l'amour le plus tendre!... le plus sincère!...—Mais les chevaux sont prêts, monsieur.—Que ne le disais-tu donc?...»
«Il est singulier, disait Franck en sortant de Rome avec son maître, que ce soit toujours au milieu de la nuit que nous nous mettions en voyage; ce que c'est que la destinée!...»