Henri se trouva, en quittant sa cachette, dans la même obscurité où il était auparavant. Comment retrouver son chemin?... comment ne pas commettre quelque méprise?... «Allons tout droit devant nous, dit Henri, cela me conduira toujours quelque part.» Après avoir marché à tâtons, il trouva une porte ouverte, et entra dans une autre chambre. «Cherchons un peu s'il n'y a pas ici quelque escalier,» disait en lui-même Henri. Et tout en marchant le long du mur, au lieu de trouver un escalier, il sentit un lit devant lui. «Diable! dit-il, c'est peut-être le lit de la marquise!...» Un léger soupir qui se fit entendre l'avertit qu'il était occupé; ne se souciant pas de la déranger, il s'éloignait précipitamment, lorsqu'en passant près d'un guéridon, son habit accrocha un cabaret de porcelaine qui se brisa en tombant sur le parquet.
«Qui est là?» dit une voix altérée que Henri reconnut pour celle de la marquise. «Que faire?... Ma foi, pensa Henri, il vaut mieux passer pour un amant que pour un voleur: d'ailleurs c'est le seul moyen qui me reste, et je m'en tirerai comme je pourrai.» Ce parti pris, Henri s'approcha du lit de la marquise, et lui dit: «Excuserez-vous ma témérité, madame? Il n'y a qu'un amour tel que le mien qui puisse vous faire pardonner ma démarche.—Quoi! monsieur de Framberg, c'est vous!... à cette heure!... dans ma chambre!—Oui, madame, je suis parvenu à gagner votre servante Julia; touchée de ma flamme pour sa maîtresse, c'est elle qui m'a caché dans votre appartement...—Se pourrait-il!... ah! je ne m'étonne plus maintenant de son embarras!... Mais c'est une horreur!... une chose abominable!... Avoir eu l'audace de...—Quoi! vous êtes insensible à l'amour le plus tendre!... Eh bien! je m'éloigne, madame, je vous fuis pour toujours...—Arrêtez!... Et où allez-vous maintenant? Si l'on vous voit sortir de chez moi, je suis perdue!...—Eh bien! madame, qu'ordonnez-vous?—Restez donc! il le faut bien, puisque c'est le seul moyen de sauver ma réputation!...» Henri resta, et fit si bien, que le lendemain matin la marquise l'engageait encore à ne pas la quitter.
CHAPITRE XIII.
SUITE DU PRÉCÉDENT.
Le lendemain matin, au petit jour, Henri parvint à faire consentir la marquise à le laisser partir. Après lui avoir fait les plus tendres adieux, il ouvrit doucement la porte du cabinet, et descendit l'escalier; mais à peine avait-il fait quelques pas, qu'il se trouva nez à nez avec Julia. «Comment! c'est vous, monsieur?—Oui, Julia, c'est moi-même.—Et comment avez-vous fait pour sortir de l'armoire où vous étiez?—J'ai fait comme j'ai pu; mais, en vérité, ma chère Julia, je suis trop fatigué maintenant pour pouvoir te le raconter...—Si vous vouliez monter à ma chambre, maintenant que madame la marquise dort...—Non, ma bonne amie, il est temps que je retourne à mon auberge; ce soir je te dirai tout ce que tu veux savoir.» En disant ces mots, Henri descendit l'escalier, et sortit précipitamment de l'hôtel de la marquise.
«En vérité, je n'y conçois rien, disait en elle-même Julia; et elle attendit avec impatience le moment de se rendre près de sa maîtresse. Vers midi, la marquise la sonna. Julia descendit en toute hâte, ne sachant si elle devait craindre ou espérer; mais elle fut agréablement surprise de voir la marquise d'une humeur charmante, et ne l'appelant que sa chère, sa bonne Julia. Ne sachant qu'augurer d'un accueil si flatteur, Julia finit par croire que sa maîtresse ne savait rien, et la marquise s'en tint avec elle aux caresses et aux amitiés, sans vouloir lui en dire davantage sur ce qu'elle pensait bien qu'elle devinait.
En rentrant chez lui, Henri écrivit au colonel pour lui demander de l'argent, et il envoya Franck porter la lettre. Franck, qui vit sur l'adresse pour qui elle était, regarda son maître en souriant, d'un air qui voulait dire: Voilà mes prédictions accomplies. Mais Henri alla se jeter sur son lit, sans s'amuser à lui répondre, et Franck dit en lui-même: «Si c'est sa destinée de perdre son argent, il n'y a pas moyen de l'en empêcher.»
Plusieurs mois s'écoulèrent de la même manière. Henri partageait son temps entre la marquise, Julia et le jeu. Le colonel lui avait envoyé l'argent qu'il avait demandé, et Henri se trouvait à même de continuer le même train de vie; d'ailleurs la chance, qui d'abord lui avait été contraire, lui était devenue plus favorable, et il se livrait avec ardeur à une passion qui lui faisait parfois négliger la marquise et Julia.
Les choses en étaient là, lorsqu'une jeune comtesse napolitaine parut dans la société de la marquise. Henri ne put la voir sans ressentir pour elle cet amour qu'il avait déjà éprouvé pour cette dernière. De son côté, la jeune comtesse ne vit pas Henri avec indifférence; mais la marquise, qui était jalouse à l'excès, lut dans les yeux de Henri sa nouvelle passion, et résolut de se venger de l'infidèle.
L'occasion ne tarda pas à se présenter. Henri reçut un billet dans lequel on l'engageait à se rendre devant la maison de la comtesse, et qu'il serait introduit près de celle qu'il aimait. Ne doutant pas que ce billet ne fût de la comtesse elle-même, Henri, au comble de ses vœux, se prépara pour son rendez-vous, et envoya dire à la marquise, qui l'attendait ce soir-là, qu'il était indisposé et ne pourrait se rendre auprès d'elle.
L'heure du rendez-vous approchant, Henri se disposait à partir, lorsqu'on frappa plusieurs coups à sa porte: «C'est peut-être la marquise, dit Henri à Franck; il ne faut pas ouvrir.» Mais ces mots: «Ouvrez, ouvrez sans crainte,» prononcés d'une voix altérée, engagèrent Henri à voir qui ce pouvait être; il ouvrit, et vit Julia entrer dans son appartement.