Cependant, comme, au milieu de tant de monde, il ne pouvait pas souvent entretenir la marquise, il se mit, pour passer le temps, à une table de jeu. Bientôt la vue de l'or qui brillait devant lui échauffa son imagination; voulant d'ailleurs imiter les personnes avec lesquelles il jouait, il perdit en un moment tout ce qu'il avait sur lui.
Après s'être levé de table, il se promenait tranquillement dans le salon, examinant les divers personnages qui le remplissaient, lorsqu'il crut entrevoir à la porte d'entrée quelqu'un qui lui faisait signe de venir à lui. L'idée de Julia, qu'il n'avait pas encore vue, se présenta sur-le-champ à sa pensée; et, voulant s'assurer de la vérité, il s'approcha de la marquise pour lui faire ses adieux. La marquise lui dit qu'elle l'attendait le lendemain matin pour déjeuner: Henri promit, et s'éloigna lentement du salon.
A peine avait-il franchi le seuil de la porte, qu'une femme le prit par la main en lui disant de la suivre. Henri ne reconnut pas Julia, mais cependant il se laissa conduire. La personne lui fit traverser une longue enfilade de pièces qui n'étaient pas éclairées; ensuite, s'arrêtant dans une plus petite que les autres, elle lui dit d'attendre un moment, et le laissa seul dans l'obscurité.
«Que veut dire ceci? pensa Henri, quand il fut livré à lui-même. Cette aventure prend une tournure tout à fait piquante. Mais n'oublions pas que je suis en Italie, et que c'est le pays des prodiges.» Après s'être préparé à tout événement, il s'assit sur un sopha, et s'endormit en attendant la suite de son aventure.
«Comment! vous dormez! dit à Henri une petite voix douce, en le poussant légèrement.—C'est vous, charmante Julia, répondit Henri en s'éveillant. Il me semble que vous m'avez laissé dormir bien longtemps.» Julia (car c'était elle) lui avoua qu'il y avait plus d'une heure qu'il était là, et qu'elle avait même craint qu'il se fût éloigné. «Eh! où serais-je allé, puisque je ne connais pas les détours de cet hôtel? Mais pourquoi m'avez-vous laissé seul si longtemps?—Parce que madame la marquise m'a fait appeler, et que je n'ai pu la quitter plus tôt... Mais, laissez-moi donc, monsieur... je vous en prie; j'ai quelque chose de très-important à vous dire.—Tu me le diras une autre fois.—Non, monsieur... Mais finissez donc... Si madame la marquise venait...»
Malgré les grands efforts de Julia, Henri profita de l'obscurité pour redoubler d'audace, et on lui céda une victoire qu'on n'avait jamais eu l'intention de lui refuser.
«A présent vous m'écouterez, j'espère, monsieur.—Oh! oui, ma chère Julia, je suis tout oreilles.—Vous saurez donc, monsieur, que... Ah! grand Dieu! je crois que voilà madame la marquise...—Effectivement, j'entends du bruit.—O ciel! il faut justement qu'elle passe par ici pour entrer dans sa chambre à coucher.—Eh bien! quand elle me verrait, quel mal y aurait-il?—Ah! monsieur, je serais perdue sans retour.—Je dirai que je me suis égaré dans son hôtel en voulant m'en aller.—Oh! vous ne connaissez pas le caractère soupçonneux de madame la marquise; elle se douterait de quelque chose: elle vous aime, j'en suis certaine, et nous serions perdus tous deux.—Que faire alors?—Elle approche... j'entends sa voix; il faut vous cacher.—Mais où?—Tenez! dans cette armoire, il y aura assez de place pour vous.—Mais j'étoufferai là dedans.—Eh non! non... Ne bougez pas, et je viendrai vous délivrer sitôt que madame sera couchée.»
Il était temps que Henri se cachât, car la marquise entra bientôt dans le cabinet, tenant une bougie à la main. «Ah! vous voilà, Julia. Où étiez-vous donc allée? depuis deux heures je vous cherche partout.—Mais, madame... j'étais venue dans votre appartement voir si rien ne vous manquait.—Comment donc étiez-vous sans lumière?—Madame... c'est que... la mienne s'est éteinte...—Allons, il suffit; venez me déshabiller.—Madame se couche déjà!—Comment! déjà; mais il est près de trois heures du matin.—Ah! vous avez raison, madame.»
Julia suivit la marquise, en maudissant le sort qui la séparait de celui qu'elle aimait, et dans un moment où il avait tant besoin d'elle. Effectivement, Henri n'était pas du tout à son aise dans une armoire faite, à la vérité, pour pendre les robes de madame, mais où il ne pouvait changer de position, et où le défaut d'air augmentait son martyre. En vain il voulut essayer d'entr'ouvrir la porte de sa cage; Julia, pour plus de sûreté, en avait emporté la clef, et elle ne s'ouvrait pas en dedans. «Ah! disait en lui-même Henri, mon précepteur Mullern m'avait bien dit que les femmes me feraient faire des sottises!...» Enfin, après une demi-heure d'anxiété, Henri résolut de sortir d'une position qui devenait insupportable. D'ailleurs, il aurait attendu en vain que Julia vînt à son secours: la marquise, qui paraissait soupçonner quelque chose, conduisit Julia hors du cabinet qui donnait dans sa chambre à coucher, et en referma la porte sur elle; de sorte que la pauvre enfant fut obligée d'abandonner son amant à la merci d'une autre femme; mais elle espéra que Henri, fatigué de sa soirée, s'endormirait tranquillement où elle l'avait laissé.
«Ma foi, il en arrivera ce qu'il plaira au ciel, dit Henri, mais il faut absolument que je sorte d'ici.» Il commença par ébranler la porte de l'armoire; il s'aperçut avec joie qu'en la soulevant un peu elle sortait de ses gonds; il profita de sa découverte et fut bientôt dehors; mais ce n'était pas tout, il fallait sortir de l'hôtel, et c'était le plus difficile.