D'après le récit que lui fit son amante, Henri, sachant que la longue absence de son père était la cause de son inquiétude, résolut de partir pour Paris, afin de tâcher d'y découvrir celui auquel il s'intéressait aussi vivement. Il partit donc, après avoir laissé Franck auprès de son amie pour veiller à sa sûreté, et emportant avec lui les vœux les plus ardents de Pauline pour le succès de son voyage.
Nous savons que c'est à cette époque que le colonel Framberg et Mullern arrivèrent à Strasbourg, espérant y découvrir Henri, qui venait de partir pour Paris, où ils le suivirent. Mais notre jeune homme ne fut pas heureux dans ses recherches; il parcourut la capitale, sans découvrir les traces de celui qu'il cherchait. Las enfin de tant de courses inutiles, et pressé par le désir de revoir sa Pauline, il repartit pour Strasbourg, toujours poursuivi par le colonel et Mullern, qui l'auraient infailliblement atteint sans l'accident qui leur arriva dans la forêt.
Henri trouva sa Pauline qui l'attendait avec la plus vive impatience. Elle courut au-devant de lui, et dès qu'elle l'aperçut: «Eh bien! mon ami, lui dit-elle, quelle nouvelle?—Aucune, ma bonne amie...—Quoi? mon père...—Je n'ai pu rien découvrir sur son sort.—Que je suis malheureuse! C'en est donc fait, je ne le verrai plus! je n'ai plus personne sur la terre qui prenne pitié d'une malheureuse orpheline!...—Que dis-tu? s'écrie Henri avec véhémence; tu n'as plus personne sur la terre? Eh! ne suis-je pas ton amant... ton époux?—Ah! mon cher Henri, j'ai réfléchi depuis ton absence, et j'ai pensé que je ne devais pas prétendre à ce bonheur!... Moi!... orpheline, sans nom, sans fortune, devenir l'épouse du comte de Framberg!... Ah! je ne vois que trop la distance qui nous sépare!...—Est-ce bien toi que j'entends, Pauline?... Je puis, d'un seul mot, te prouver que tu t'abuses. Dis-moi; si le hasard t'avait fait plus riche que moi; m'aurais-tu pour cela abandonné?...—Mon ami, c'est bien différent!...—Non, Pauline! je ne serai pas assez orgueilleux pour préférer les richesses à la vertu et à la beauté. Tu seras mon épouse; la bonne madame Reinstard a béni nos serments, et tu n'as plus le droit de t'opposer à mon bonheur.»
Que pouvait répondre Pauline? Elle adorait Henri; elle cessa de résister à ses prières, et elle consentit enfin à devenir son épouse.
Dès que Henri eut obtenu ce consentement, il s'occupa de hâter le jour de son hymen. Il brûlait du désir de présenter sa Pauline au colonel. «Dès que mon père te verra, lui disait-il, il ne pourra qu'approuver mon choix.—Mais s'il en était autrement, mon ami? s'il allait briser nos liens?...—Non, ma Pauline!... tu ne connais pas mon père! il est brusque, mais bon, sensible. D'ailleurs il ne faut que te voir pour t'aimer...» Pauline souriait, et commençait à espérer.
Henri fit aussitôt les préparatifs de son mariage. Franck fut chargé de chercher un notaire et un chapelain; et, en attendant, Henri obtint de Pauline la permission de ne plus la quitter. Il fit enlever ses effets de son hôtel, et occupa l'appartement de madame Reinstard.
Franck exécuta ponctuellement les ordres de son maître; et, un soir que Henri était assis auprès de sa Pauline, il vint les avertir que le notaire viendrait le lendemain matin leur apporter leur contrat. Henri sauta de joie à cette nouvelle; Pauline partageait ses transports; Franck jouissait du bonheur de son maître.
«Ma foi, monsieur, lui dit-il, j'étais si content d'avoir terminé ma commission, que je suis entré dans un café boire une bouteille de bière pour célébrer votre prochain mariage.»
Henri embrassa Franck, embrassa la vieille domestique; il aurait embrassé tout le monde, dans le délire qui le transportait. Pauline prenait part à son bonheur, et ils se séparèrent en songeant déjà au lendemain.
Pauvres enfants!... vous allez vous livrer au sommeil, en vous forgeant mille chimères pour l'avenir! et vous ne songez pas, comme Franck, combien la destinée est bizarre, et que c'est au moment où nous y pensons le moins qu'elle nous frappe de ses plus rudes coups.