CHAPITRE XVII.
QUI S'EN SERAIT DOUTÉ?

Henri s'éveilla dès le point du jour: un grand plaisir rend matinal; cependant, comme sa Pauline dormait encore, il descendit au jardin en attendant son réveil. Avec quelle impatience il comptait les quarts d'heure! les minutes!... il lui semblait que le temps aurait dû doubler sa marche pour seconder ses désirs. Enfin, Pauline, qui probablement n'avait pas beaucoup plus dormi que lui, vint l'engager à monter déjeuner en attendant que le notaire arrivât. Henri la suit; il s'assied auprès d'elle; ils forment ensemble leurs projets pour l'avenir, Henri lui donne déjà le nom de son épouse... On frappe fortement à la porte. «C'est lui!... c'est le notaire! s'écrie Henri... Franck, va lui ouvrir.» Franck court à la porte, Henri entend monter... le cœur lui bat de joie. La porte s'ouvre; il regarde... O surprise! au lieu du notaire, c'est Mullern qu'il voit entrer dans l'appartement. «Ah! ah! je vous trouve enfin, monsieur, dit Mullern sans faire attention à Pauline. Sacré milles bombes!... vous faites diablement courir après vous...—Comment, c'est toi, Mullern, répond Henri en cherchant à se remettre.—Oui, monsieur, c'est moi. Oh! vous ne m'attendiez pas, j'en suis sûr!...»

«Quel est cet homme? mon ami, dit Pauline à Henri, en le prenant à part.—C'est un brave militaire qui m'aime beaucoup.—Ah! ah! dit Mullern, en se retournant et en apercevant Pauline, c'est donc là celle... Elle est, ma foi, jolie!... j'en conviens!...»

Pauline devint rouge jusqu'au blanc des yeux; et Henri, qui désirait beaucoup terminer cette scène, la pria de passer un moment chez elle, et de le laisser seul avec Mullern. Pauline y consentit, et s'éloigna, encore tout étonnée des manières de celui qu'elle voyait pour la première fois.

«Maintenant que nous sommes seuls, monsieur, dit Mullern à Henri, j'espère que vous allez m'expliquer un peu votre nouvelle conduite.—Comment se porte mon père, avant tout?—Fort bien, fort bien, si ce n'est qu'il a manqué se tuer en courant après vous...—Comment donc?—Mais ce n'est pas de cela qu'il est question. Dites-moi, monsieur, que faites-vous dans cette maison? Quelle est cette femme que je viens de voir tout à l'heure avec vous?—Cette femme? c'est la mienne.—La vôtre...—Ou du moins à peu près, car elle le sera tout à l'heure.—Bon, je vois qu'elle ne l'est pas encore!—Prétendrais-tu y mettre obstacle, Mullern?—C'est possible, monsieur.—Je t'avertis alors que tu aurais fait une démarche inutile, car rien au monde ne pourra m'en séparer.—Voilà une belle conduite, monsieur. Dites-moi, est-ce à votre âge que l'on doit se marier sans daigner consulter ses parents?—Mais, dis-moi toi-même, ma Pauline n'est-elle pas charmante?—Ah! pour jolie!... c'est vrai! je conviens qu'elle est fort bien; mais il y a de jolies femmes qui n'en sont pas meilleurs sujets pour ça.—Garde-toi, Mullern, d'outrager celle que j'aime!... elle est aussi vertueuse que belle!—Eh bien! quand elle serait vertueuse, ce qui est douteux, mais ce qui n'est pas impossible, est-ce une raison pour que vous épousiez la première venue?... une femme dont vous ignorez la naissance!—Tu te trompes, Mullern; je la connais, elle m'a tout appris. Je connais son père, ses malheurs!...—Ouais! bamboches que tout cela, monsieur.—Non, Mullern, ma Pauline ne connaît pas le mensonge; elle m'a dit la vérité.—Eh bien! voyons donc ce récit merveilleux.—Je vais t'apprendre tout ce qu'elle m'a dit. Le père de ma Pauline est Français...—Français!... Le nom de Christiern n'est donc pas le sien?—Non, mon ami, c'est un nom supposé que les circonstances l'avaient forcé de prendre.—Et, au fait, comment se nomme-t-il?—D'Orméville.—D'Orméville! s'écrie Mullern, (et il reste frappé d'étonnement.)—Qu'as-tu donc? lui dit Henri.—Ce n'est rien; continuez, je vous écoute.»

Henri reprit son discours en ces termes: «Tu sauras donc que le père de mon amie, étant entré au service, eut, à l'âge de vingt ans, une querelle avec un autre officier de son régiment; il se battit en duel, et eut le malheur de tuer son adversaire: ce fut là la première cause de toutes ses infortunes. La famille du jeune homme qu'il avait tué était riche et puissante; d'Orméville fut obligé de fuir sa patrie, pour échapper à l'arrêt qui le condamnait à perdre la vie. Il passa en Allemagne dans l'intention d'y prendre du service; après s'être arrêté quelque temps dans les domaines du baron de Frobourg...—Du baron de Frobourg?...—Oui, mon ami; il a, dit-on, vu ma mère...—Ah! ah!—Il se rendit à Vienne, et entra dans les troupes de l'Empereur; l'armée était sur le point de se mettre en campagne; d'Orméville alla combattre les Russes; mais à la première affaire, il reçut un coup de feu au travers du corps, et fut laissé pour mort sur le champ de bataille; cependant un homme, plus humain que les autres, s'aperçut qu'il respirait encore. Cet homme était un pauvre paysan, que le hasard avait conduit sur les lieux où l'on s'était battu. Il releva d'Orméville, et l'emporta dans sa chaumière, où il parvint à le rappeler à la vie. D'Orméville resta plus d'un an chez ce bon paysan; ce ne fut qu'au bout de ce temps que ses blessures, parfaitement cicatrisées, lui permirent de chercher à regagner le corps dans lequel il servait; mais, pendant sa longue maladie, la victoire avait été peu favorable aux Autrichiens; et, au moment où il voulut rejoindre l'armée, les Russes étaient les maîtres du petit village dans lequel il était caché, en sorte qu'il ne pouvait essayer d'en sortir sans craindre d'être reconnu comme ennemi, et mis à mort par les Russes, qui ne faisaient pas de prisonniers. D'Orméville se décida à attendre des circonstances plus favorables: il se déguisa en simple villageois, et fut obligé de travailler à la terre pour soutenir sa triste existence. C'est à cette époque qu'il fit connaissance de la mère de ma chère Pauline. D'Orméville n'a pas appris à sa fille ce qu'elle était ni comment il l'a connue; tout ce qu'il lui a dit, c'est que son épouse mourut en lui donnant le jour. D'Orméville éleva sa fille comme il put, attendant, avec impatience, le moment de repasser en Autriche; enfin, le sort lui devint plus favorable, les Russes furent battus. D'Orméville rejoignit l'armée; sa fille, cependant, était l'objet de toute sa sollicitude; il ne savait à qui confier ce précieux dépôt, lorsque le hasard lui fit connaître madame Reinstard. Cette bonne dame venait de perdre son fils à l'armée, elle était accablée de douleur. D'Orméville lui proposa de tenir lieu de mère à sa petite Pauline, qui avait alors quatre ans. Madame Reinstard y consentit avec joie, et, comme le théâtre de la guerre lui rappelait sans cesse la perte qu'elle venait de faire, elle partit avec l'enfant pour aller habiter une petite maison qu'elle avait auprès d'Offembourg, et d'Orméville lui promit d'aller l'y rejoindre dès que son devoir le lui permettrait. Ce fut là, mon cher Mullern, dans cette jolie maison où je t'ai conduit une fois, que ma Pauline passa sa jeunesse sous les yeux de madame Reinstard, qui l'aimait comme sa fille. D'Orméville venait, de temps à autre, passer auprès d'elle le temps que lui laissait son état. Sa valeur lui avait fait obtenir le grade de capitaine; n'étant pas ambitieux, il ne désirait rien de plus. Tu sais, mon cher Mullern, de quelle manière je fis la connaissance de Pauline...—Oui! oui! je le sais, et je voudrais que le diable m'eût étouffé le jour où je fus assez bête pour vous laisser aller seul!... Mais, continuez.—Eh bien, mon ami, à cette époque, d'Orméville, tourmenté du désir de revoir sa patrie, avait formé le projet de rentrer en France; Pauline ne voulut pas quitter son père, et madame Reinstard consentit à les accompagner. Ils partirent donc tous les trois pour Strasbourg, et vinrent se loger dans la maison où nous sommes maintenant; ils y vécurent, assez tranquilles, pendant dix-huit mois; mais au bout de ce temps, d'Orméville, voulant reprendre son véritable nom, afin de pouvoir tirer sa Pauline de la solitude dans laquelle ils vivaient, se décida à partir pour Paris, espérant faire casser l'arrêt injuste qui le condamnait à mort. C'est depuis mon absence que le hasard ou ma bonne étoile!...—Dites plutôt l'enfer!...—M'a fait découvrir ma Pauline; notre séparation n'avait fait qu'augmenter notre amour!...—Elle a fait là une belle chose!...—La bonne madame Reinstard a béni notre union!...—Les vieilles femmes font toujours des sottises!—Et nous nous sommes livrés, sans réserve, au penchant qui nous entraîne l'un vers l'autre!... Cependant, le ciel enleva cette bonne dame qui tenait lieu de mère à ma Pauline; depuis longtemps elle ne recevait pas de nouvelles de son père, et elle était dans la plus grande inquiétude sur son sort. J'ai couru à Paris dans l'espoir de le retrouver, mais j'ai inutilement fait toutes les recherches possibles! Et puisque le destin la prive de ce dernier appui, c'est à moi, mon cher Mullern, à lui en servir; je vais être son époux; ma Pauline m'a donné sa foi; elle a reçu mes serments; et je ne puis croire que mon père, si bon, si sensible, puisse blâmer le choix que j'ai fait.»

Mullern resta quelque temps absorbé dans ses réflexions, Henri, étonné de ce long silence, allait lui en demander la cause, lorsque Mullern lui dit: «J'en suis fâché, mon cher Henri, je vais vous affliger! Mais il n'y a point de moyen de capituler, il faut renoncer à ce mariage!—Que dis-tu, Mullern?... renoncer à ce mariage!...—Oui, vous dis-je, et me suivre à l'instant loin de cette maison...—Et tu crois, Mullern, que je vais t'obéir!...—Mais je l'espère!...—Eh bien! détrompe-toi; ce n'est pas un feu passager, c'est une passion véritable qui m'unit à ma Pauline, et aucune puissance sur la terre ne serait capable de m'en séparer!...—Allons!..., dit Mullern en lui-même, je vois qu'il faut lâcher le grand mot!...» Il s'approche de Henri, en lui prenant la main: «Mon cher Henri, armez-vous de courage, je vois bien qu'il faut vous dévoiler un mystère que j'aurais voulu vous cacher à jamais!...—Que veux-tu dire?—Pauline est votre sœur!...—Grand Dieu!... se pourrait-il?... mais, non, tu t'abuses, Mullern, tu veux me tromper moi-même...—Non, mon cher Henri, je vous ai dit la vérité, celle que vous aimez est votre sœur; car le colonel Framberg n'est pas votre père, et c'est à d'Orméville que vous devez le jour.»

Henri tombe anéanti sur une chaise, et Mullern lui raconte en détail tout ce qu'il sait sur sa naissance et la conduite noble et généreuse du colonel Framberg. Henri écoute en silence le récit de Mullern; une douleur muette, un abattement profond ont succédé à ses transports violents. Mullern souffre presque autant que lui de le voir dans cet état. «Allons, lui dit-il, soyez homme, mon cher Henri; ne vous laissez pas abattre par les événements, et montrez des sentiments plus dignes de celui qui vous a élevé. Les larmes ne servent à rien dans de telles circonstances; c'est du caractère qu'il faut. D'abord vous devez me suivre et quitter ces lieux...—Je te suivrai, Mullern; mais, dis-moi, que deviendra-t-elle?—Soyez tranquille!... je sais ce que j'ai à faire. Croyez-vous d'ailleurs que le colonel Framberg, après vous avoir servi de père pendant dix-neuf ans, laissera votre sœur seule dans le monde, exposée à la merci des événements!... Non, monsieur, rendez-lui plus de justice; il vous aime trop pour ne pas l'aimer aussi!...—Ah! Mullern, tu ranimes mon courage!... Mais qui se chargera d'apprendre à ma chère Pauline... les liens qui nous unissaient?...—Qui? eh parbleu! ce sera moi, et je vais le faire tout de suite; car, dans ces sortes de crises, plus on diffère plus on envenime la blessure. Mais, avant tout, monsieur, vous allez partir de cette maison...—Sans la voir?—Oui, monsieur, sans la voir!... Parbleu! à quoi cela vous avancerait-il? à augmenter votre désespoir, et ce n'est pas la peine...—Et où vais-je aller, Mullern?—N'importe où, vous y serez toujours mieux qu'ici. D'ailleurs je vais vous conduire; je ne veux pas vous laisser seul dans cet état: ensuite je reviendrai moi-même ici, et, mille tonnerres! j'espère bien que dans deux heures tout sera arrangé.»

Mullern entraîne Henri plutôt qu'il ne le conduit hors de la maison. Henri lève les yeux sur cette demeure qui renferme ce qu'il a de plus cher au monde, et sent son cœur se briser à chaque pas qui l'éloigne de son amie. Le bon hussard le mène chez la tante de Jeanneton, et le recommande aux soins de la bonne femme; mais Henri n'était pas en état de s'apercevoir de ce qui se passait autour de lui. Ensuite Mullern reprend le chemin de la demeure de Pauline, en s'efforçant d'étouffer au fond de son cœur les sentiments qui l'agitaient.

Pauline attendait avec inquiétude le retour de Henri, qu'elle croyait toujours avec Mullern dans la maison. Un secret pressentiment semblait l'avertir de ce qui se passait; et lorsqu'elle vit Mullern entrer seul dans sa chambre, elle sentit ses genoux fléchir, et une pâleur mortelle couvrit son visage. Mullern s'avança lentement, ne sachant comment lui apprendre le départ de son amant. «Je viens, lui dit-il, vous faire les adieux de Henri...—Que dites-vous... monsieur? il est parti...—Oui, mademoiselle.—Pour longtemps?—Je le crois.—Et sans me voir?—Il le fallait.—Grand Dieu!... Il ne m'aime donc plus!...» Et Pauline tombe sans connaissance dans les bras de Mullern. Le bon hussard la pose doucement sur une ottomane; après qu'elle eut repris ses sens, ses larmes coulèrent en abondance, et elle s'écria avec le sentiment de la douleur la plus vive: «Il ne m'aime plus!...—Et si morbleu! il vous aime, mademoiselle!... et c'est justement pour cela que je l'ai forcé à partir.—Quoi! monsieur, c'est vous!...—Oui, mademoiselle; vous me détestez, n'est-ce pas? eh bien! vous avez tort; je n'ai fait que mon devoir: il fallait rompre votre mariage!...—Pourquoi cela, monsieur?—Parce que, mademoiselle, il n'est pas dans l'usage qu'un frère épouse sa sœur.—Que dites-vous? Henri serait mon frère!...—Oui, mademoiselle: Henri n'est pas le fils du colonel Framberg, comme il le croyait jusqu'à ce moment, mais bien celui du capitaine d'Orméville.»