Mullern répète à Pauline ce qu'il avait dit à Henri. Pauline l'écoute en silence, n'interrompant son récit que par ses sanglots. Quand Mullern eut achevé, il se promena à grands pas dans la chambre en jurant entre ses dents et en essuyant ses larmes. La vue de la douleur de Pauline lui fendait le cœur. «Ah! mille bombes! disait-il par moment, si j'étais pape! comme je leur donnerais bien vite une dispense pour se marier!... mais je ne le suis pas, ni mon colonel non plus: ainsi, morbleu! trêve à nos pleurs: n'ayons pas le cœur comme une pomme cuite, et tâchons d'arranger les choses le mieux possible.»

«Mademoiselle, dit-il en s'approchant de Pauline, il faut prendre votre parti; je sais bien que cela n'est pas aisé, mais où serait le mérite de vaincre ses passions, s'il n'en coûtait rien pour cela!...—Mais, monsieur, est-ce que je ne le verrai plus?—Si, mademoiselle, vous le reverrez, mais lorsque le temps aura calmé dans vos cœurs une passion criminelle, et lorsque l'amitié aura remplacé un amour sans espoir.—Vous avez raison, monsieur, il fallait nous séparer!... mais, hélas!... que vais-je devenir sans lui?... je n'ai plus d'amis... de protecteurs!...—Vous vous trompez, mademoiselle, vous en aurez un qui vous tiendra lieu de tout.—Qui donc, monsieur?—Celui qui a élevé votre frère, qui l'aime comme son fils. Croyez-vous, mademoiselle, que le colonel Framberg vous abandonnera!...—Je n'irai jamais, monsieur, mendier les secours de personne...—Voilà un orgueil fort déplacé, mademoiselle, et vous allez partir tout à l'heure pour le château de Framberg.—Moi, monsieur?—Oui, vous, mademoiselle.—Et à quel titre, monsieur?—Vous l'avez donc déjà oublié; c'est comme sœur de Henri que vous irez. Croyez-vous, mademoiselle, que nous vous laisserons seule dans le monde, quand votre frère jouira de titres et de richesses qu'il doit partager avec vous?... Non, c'est une chose décidée, vous allez partir pour le château; d'ailleurs cela rendra la tranquillité à votre frère.—Mais, monsieur...—Quoi, mademoiselle?—Si le colonel Framberg... ne m'aime pas?—Oh! il vous aimera, mademoiselle, j'en suis sûr.—Mais si... je ne...—Ah! j'entends; si vous ne l'aimiez pas, vous?... diable! vous seriez bien difficile!... Un homme qui a fait vingt campagnes avec honneur! un homme dont le nom seul faisait trembler les ennemis!... un homme, enfin, qui a élevé, adopté, chéri votre frère comme son fils...—Ah! je l'aimerai, monsieur!—Oui, ventrebleu! vous l'aimerez, et tout ira bien, je vous en réponds!»

Lorsque Mullern avait pris une résolution, il fallait qu'il l'exécutât promptement: aussi engagea-t-il Pauline à faire sur-le-champ un paquet de ce qui lui était nécessaire, et à se tenir prête à partir dans une heure. «Mais, monsieur, lui dit Pauline, et ma vieille domestique?...—Vous l'emmènerez avec vous, mademoiselle.—Mais, monsieur, je ne connais pas le chemin du château.—Eh morbleu! mademoiselle, me prenez-vous pour un enfant?... croyez-vous que je vais vous y envoyer seule? Franck vous y conduira.—Franck! le domestique de... de mon frère?—Oui, le domestique de votre frère. Ainsi voilà toutes les difficultés levées. Je vais m'occuper de la chaise de poste, et ce soir, vous serez bien loin de Strasbourg.—Et bien loin de Henri!...» pensait Pauline en regardant Mullern s'éloigner. Cependant elle trouvait un charme secret à aller habiter l'endroit où celui qu'elle aimait avait été élevé. Le château de Framberg lui aurait paru un séjour délicieux, si elle y avait été avec lui.

Mullern, après avoir quitté Pauline, fut trouver Franck et lui apprit ce qu'il avait à faire. Franck, qui était devant Mullern comme un écolier devant son précepteur, lui promit de remplir fidèlement ses intentions. Mullern, après avoir retenu la chaise de poste, pensa qu'il était temps d'écrire à son colonel, et de lui raconter tous les événements qui venaient de se passer. Jusqu'alors la rapidité du temps ne lui avait pas permis de le faire; il prit donc la plume et écrivit la lettre suivante:

«Mon colonel,

»J'ai enfin découvert notre jeune homme, et je me vante que ce n'est pas sans peine!... mais il était urgent que j'arrivasse. Mille bombes! une heure plus tard, il n'était plus temps et la petite était... Mais j'étais là, mon colonel, j'ai arrangé cela le mieux du monde. Henri sait tout, mon colonel... il sait tout; il a bien fallu le lui apprendre, car la petite est sa sœur; et si je ne lui avais pas tout dit, je vous assure, mon colonel, qu'un régiment de hussards ne serait pas venu à bout de les séparer. J'envoie la petite au château de Framberg, et je vais vous amener Henri; ils sont tous les deux au désespoir, et pleurent de manière à attendrir un boulet de quarante-huit!... Vous voyez, mon colonel, que tout va bien, et j'espère que vous approuverez la conduite que j'ai tenue. Je suis, mon colonel, votre fidèle soldat et serviteur,

»MULLERN.»

Mullern, après avoir cacheté cette épître, courte et énergique, l'envoya au colonel Framberg, en recommandant à son messager de faire diligence, et d'avertir le colonel de sa prochaine arrivée. Cette affaire une fois terminée, il retourna vers Pauline, afin de hâter son départ.

Pauline, le cœur serré, attendait l'instant où Mullern devait l'éloigner de ce qu'elle avait de plus cher! Mais notre hussard avait pris un tel ascendant sur elle, que, dès qu'elle le vit arriver, elle se leva en silence, et se disposa à partir. Mullern la conduisit dans la chaise de poste avec sa vieille domestique, et lui serrant la main avec force: «Du courage, lui dit-il; quand on a autant de résignation dans le malheur, on en reçoit tôt ou tard la récompense.» Ensuite, se tournant vers Franck, il lui ordonna de fouetter les chevaux, et la chaise de poste s'éloigna avec rapidité.

CHAPITRE XVIII.
UN LISEUR DE ROMAN L'A DÉJA DEVINÉ.