«Ouf!... dit Mullern, en voyant la chaise de poste emmener Pauline, s'il fallait souvent conduire de pareilles intrigues, j'aimerais mieux essuyer le feu de la mousqueterie de mon régiment!... J'espère cependant que je me tirerai de cette affaire-ci avec honneur. Le plus fort est fait!... J'avais cru que le chagrin de Henri était ce qui devait me faire le plus de mal!... mais, morbleu! je vois bien maintenant que les larmes d'une femme connaissent mieux le chemin de notre cœur!... Je ne me croyais pas si sensible!...»
Tout en faisant ces réflexions, Mullern prit la route qui conduisait chez Jeanneton. Il la rencontra sur l'escalier, et l'arrêta: «Eh bien! Jeanneton, comment va mon jeune homme?—Il est toujours dans le même état que quand tu l'as amené.—Oh!... coquin d'amour!...—Dis-moi donc, Mullern, pourquoi il se désole ainsi?—Eh! pour une femme!...—Est-ce qu'elle ne l'aime pas? elle serait bien difficile!—Si parbleu, elle l'aime!... mais ils ne peuvent pas s'épouser.—J'en suis fâchée; car ce jeune homme m'intéresse... Il paraît si sensible!...—C'est moi qui l'ai formé, c'est mon élève.—Je t'en fais mon compliment.»
Mullern s'empressa d'aller trouver Henri. Le jeune homme paraissait absorbé dans sa douleur; mais, dès qu'il aperçut Mullern, il se leva avec vivacité, et se jeta dans ses bras en versant un torrent de larmes. «Que vous êtes enfant! lui dit ce dernier. Allons, morbleu! tête à l'orage!—Où est-elle? Mullern, dis-moi, qu'en as-tu fait?—Elle est partie, monsieur, et elle a montré dans cette occasion un courage au-dessus de son sexe: imitez-la, mon cher Henri; ne restez pas au-dessous d'un pareil modèle. Songez au chagrin que vous causeriez à celui qui vous sert de père, en vous laissant aller à une douleur inutile!... Je ne vous parle pas du vieux hussard qui a élevé votre enfance, qui vous aime comme son fils, et que votre désespoir conduirait au tombeau. Hélas! votre malheureuse passion étouffe dans votre âme tous les autres sentiments; car, depuis que nous sommes réunis, après une aussi longue séparation, vous ne m'avez pas seulement serré la main!... vous n'avez pas daigné m'adresser le plus petit mot d'amitié!...»
Mullern ne put retenir les pleurs qui s'échappaient de ses yeux en prononçant ces mots; Henri s'en aperçut; il se jeta à son cou, l'embrassa, le pria de lui pardonner, et lui promit d'être plus raisonnable. Mullern n'en demandait pas davantage, et la paix fut bientôt faite.
«Allons, mon cher Henri, nous allons retrouver mon colonel; je suis sûr qu'il nous attend avec impatience.—Mais pourquoi donc, Mullern, n'est-il pas venu à Strasbourg avec toi?—Parce qu'un maladroit postillon nous a versés dans la forêt, à six lieues d'ici, et que mon colonel a eu le malheur de se blesser à une jambe.—Et où est-il maintenant?—Dans une petite maison isolée au milieu de la forêt, chez un homme dont la figure ne me revient pas du tout; mais il fallait bien entrer quelque part!...»
Henri se rappela l'aventure qui lui était arrivée dans la même forêt, et la raconta à Mullern. «Oh! oh!... si j'avais été là, dit ce dernier, l'autre coquin ne se serait pas échappé!... Mais vous vous êtes bravement conduit!... et j'en suis content.»
Mullern et Henri, étant prêts à partir, quittèrent la maison de madame Tapin. Mullern eut aussi les larmes de Jeanneton à essuyer; mais il lui glissa un double louis dans la main, et lui promit de revenir la voir dès que ses affaires le lui permettraient.
Le colonel Framberg, que nous avons laissé depuis si longtemps dans la maison de M. de Monterranville, était presque guéri de sa blessure, et se disposait à aller rejoindre Mullern à Strasbourg, lorsqu'il reçut de lui la lettre que le lecteur connaît déjà. On peut aisément se faire une idée de sa surprise et de son inquiétude, en apprenant des événements qui lui parurent inconcevables. Mais le style de Mullern était tellement embrouillé, qu'il ne sut à quoi se fixer; et il attendit, dans la plus grande agitation, l'arrivée de ceux qui devaient mettre fin à son incertitude.
Mullern et Henri arrivèrent, le soir même, chez M. de Monterranville. Ce fut Carll qui leur ouvrit la porte. Mullern lui frappa amicalement sur l'épaule, et lui demanda si son maître, M. de Monterranville, était chez le colonel. «Pas en ce moment, répondit Carll; mon maître est sorti.—Tant mieux, dit Mullern à Henri; profitons de la circonstance.» Ils montèrent rapidement l'escalier, et trouvèrent le colonel se promenant dans sa chambre avec agitation. Dès qu'il aperçut Henri, il lui ouvrit les bras, et Henri alla s'y précipiter.
«Je ne te ferai pas de reproches, mon cher fils, lui dit-il en l'embrassant, quoique la légèreté de ta conduite et ton peu de confiance en moi m'en donnent le droit; mais, tu es malheureux, d'après ce que Mullern m'a dit, et je ne veux pas augmenter tes souffrances.—Et moi, mon colonel, dit Mullern, en s'avançant, blâmerez-vous la conduite que j'ai tenue?—Non, mon ami, quoique la lettre que tu m'as écrite m'ait peu instruit de ce qui s'est passé, mais, j'espère que vous allez me donner de plus amples détails.»