Pour satisfaire à la curiosité du colonel, Henri lui raconta succinctement ce qui lui était arrivé depuis son départ du château, ainsi que l'histoire de sa chère Pauline, et la manière dont il avait appris qu'il n'était pas son fils. «Le hasard t'a rendu maître d'un secret que je t'aurais caché toute ma vie, dit le colonel; tu dois donc être persuadé que jamais je ne cesserai de te tenir lieu de père. Quant à ta sœur, elle devient aussi ma fille: dès ce moment je l'adopte, elle ne me quittera plus; lorsque le temps aura effacé de ton cœur et du sien une passion qui n'eût jamais existé, si vous eussiez connu les liens qui vous unissaient, tu viendras partager notre bonheur et l'augmenter encore par ta présence. Mais, jusque-là, il faut de nouveau que je me sépare de toi, mon fils, pour ne pas te rapprocher de celle que tu dois fuir!... Tu vas encore t'éloigner du château de Framberg pour quelque temps; mais cette fois Mullern t'accompagnera; ce n'est qu'à lui seul que je veux confier le soin d'un être qui m'est si cher!... Moi, pendant ton absence, j'essuierai les larmes d'une fille que j'aime déjà, et qui me consolera de cette nouvelle séparation.»

Henri embrassa mille fois le colonel, et lui exprima toute la reconnaissance que lui inspirait sa conduite noble et généreuse. Mullern approuva beaucoup les arrangements de son colonel, et le plan qu'il avait formé fut accueilli de chacun.

Comme la nuit s'avançait, et que le colonel, fatigué des diverses sensations qu'il avait éprouvées, avait besoin de repos, ils songèrent à se séparer; et il fut convenu que le lendemain matin, ils quitteraient tous ensemble la maison des bois.

La chambre où couchait le colonel ne renfermant qu'un lit, Mullern engagea Henri à venir passer la nuit dans la sienne. Celui-ci y consentit; et, après avoir embrassé le colonel, ils le laissèrent se livrer au repos.

En traversant un long corridor qui conduisait à l'escalier, ils aperçurent, dans le lointain, un homme qui passait avec une lumière à la main. «C'est M. de Monterranville, dit Mullern à Henri, passons, passons, je n'aime point cet homme-là.» Mais Henri pensa que la politesse ne lui permettait pas de passer la nuit dans sa maison sans l'avoir salué auparavant; et que d'ailleurs il lui devait des remercîments pour la généreuse hospitalité qu'il avait accordée au colonel. D'après cela, il s'avança vers lui, et Mullern le suivit en rechignant un peu, et en enrageant contre les usages du monde.

M. de Monterranville s'arrêta en voyant Henri s'avancer; celui-ci l'aborda en le saluant, et allait lui adresser les remercîments qui lui étaient dus, lorsqu'en levant les yeux il reconnut, dans M. de Monterranville, un des deux assassins de la forêt.

La langue de Henri se glace! une pâleur subite couvre son visage; il peut à peine articuler quelques sons confus, et il entraîne Mullern, qui ne comprend pas la cause de ce trouble violent. Quant à M. de Monterranville, il n'avait pu reconnaître Henri, puisqu'il s'était enfui au premier bruit des armes à feu; mais comme les scélérats craignent toujours de s'être trahis, M. de Monterranville, très-étonné du trouble que le jeune homme venait d'éprouver à son approche, résolut d'en connaître la cause, afin de se tenir en garde contre les événements.

Lorsque Henri fut arrivé dans la chambre de Mullern, il s'arrêta pour respirer plus librement; ensuite, prenant la main de ce dernier: «Partons, mon ami, lui dit-il d'une voix entrecoupée, courons réveiller mon père, je ne veux point passer la nuit dans cette maison...—Ah ça! morbleu! vous m'expliquerez ce que tout cela veut dire?... D'où vient ce trouble... cette terreur?—Ah! Mullern! cette terreur est bien naturelle?...—Craindriez-vous quelque chose?—Je ne crains rien pour moi; mais je frémis d'horreur en pensant que je suis chez un assassin!...—Chez un assassin!—Oui, Mullern, j'ai reconnu, dans ce M. de Monterranville, un des deux hommes de la forêt!—Se pourrait-il, mille bombes!... quoi, ce coquin serait...—Un de ceux qui voulaient faire périr l'étranger que j'ai sauvé de leurs mains!—Ah! triple canonnade!... s'écrie Mullern, en mettant la main sur la poignée de son sabre, tombons sur ce coquin-là, morbleu!... et faisons justice de son forfait!...» En disant ces mots, Mullern se préparait à sortir pour exécuter son dessein; mais Henri le retint par le bras. «—Arrête, Mullern, que vas-tu faire?—Eh! parbleu, délivrer la terre d'un scélérat, il en restera encore assez!...—Pense donc que nous n'avons aucune preuve à fournir de son crime!... et que nous serions punis nous-mêmes pour avoir voulu en faire justice!...—Ah! morbleu! vous avez raison!... mais, comment donc faire?...—Écoute, maintenant que j'ai réfléchi, je pense qu'il serait imprudent de faire un éclat qui ne nous conduirait à rien; attendons à demain, mon père réglera notre conduite; nous n'avons rien à craindre de cet homme; car, il ne peut me reconnaître; et ce n'est pas à nous qu'il en veut.—Allons!... morbleu, puisqu'il le faut, je cède à vos avis; mais j'avoue que ce n'est pas sans peine; car j'aurais eu bien du plaisir à dérouiller mon sabre sur le corps de ce brigand!...»

Cette résolution prise, Mullern et Henri se jetèrent sur le lit tout habillés; mais ils ne purent goûter un instant de sommeil; la pensée qu'ils étaient chez un meurtrier révoltait leur âme franche et loyale. Le lendemain, dès que le jour parut, ils pensèrent qu'ils pouvaient aller réveiller le colonel sans donner de soupçons; mais ces précautions étaient inutiles, car Monterranville savait tout. On se rappelle que le trouble de Henri lui avait causé de l'effroi; aussi, dès que Mullern et son compagnon furent enfermés dans leur chambre, il se rendit dans une pièce qui touchait à la leur, ouvrit une armoire, se plaça contre la cloison, et de là entendit parfaitement toute leur conversation.

On peut juger de sa terreur en sachant qu'il était reconnu; mais la fin de leur discours le rassura un peu. Voyant qu'ils attendraient au lendemain matin pour décider ce qu'ils avaient à faire, il pensa qu'il serait prudent de ne pas attendre leur décision, et quitta promptement la maison au milieu de la nuit.