Le colonel Framberg ouvrit à ses compagnons, étonné d'être réveillé de si bon matin; mais encore plus en voyant avec quelles précautions Mullern refermait la porte de sa chambre, et l'air de mystère qui était répandu sur leurs physionomies. L'horreur et l'indignation succédèrent bientôt à la surprise, lorsqu'il sut chez qui il était depuis si longtemps; cependant, il ordonna à Mullern et à Henri de se contenir, et de ne rien laisser paraître de leur agitation. «Quoi! mon colonel, dit Mullern, est-ce que nous n'assommerons pas ce coquin-là?—Non, Mullern; notre devoir s'y oppose; songe bien que, depuis près d'un mois, je reçois l'hospitalité dans cette maison; le maître est un monstre; mais ce n'est pas à moi à armer contre lui la justice; d'ailleurs, sois tranquille, Mullern; et crois bien que, s'il échappe, pour un instant, à la peine qui lui est due, ce n'est que pour tomber plus tard sous le glaive des lois.—Vous le voulez, mon colonel, j'obéis.—Il le faut, car dans toute autre circonstance, j'aurais été le premier, mes amis, à vous engager à purger la terre de ce scélérat; mais, ne restons pas plus longtemps dans ce repaire du crime; il me tarde d'aller respirer ailleurs un air qui ne soit pas souillé par le souffle d'un brigand.»

En disant ces mots, le colonel Framberg sortit de sa chambre; Henri et Mullern le suivirent. Ils trouvèrent Carll dans la cour, et apprirent que son maître était sorti avant le jour. «Il a bien fait!... dit Mullern entre ses dents; car, morbleu! si je l'avais vu, je n'aurais pas été maître de mon indignation.»

Le colonel monta à cheval, Henri et Mullern en firent autant, et ils pressèrent leurs chevaux, afin de s'éloigner plus rapidement d'une maison qui leur faisait horreur.

CHAPITRE XIX.
ENCORE UN MOMENT DE GAIETÉ.

Nos trois voyageurs arrivèrent à Strasbourg et descendirent à la meilleure auberge, afin de se reposer un moment avant de se séparer encore une fois.

«Mon cher Henri, dit le colonel Framberg à notre héros, lorsqu'ils furent seuls, je n'ai aucun ordre à te donner pour ta conduite future, et je me repose entièrement sur Mullern du soin de ton bonheur; si cependant tu te sens le désir d'entrer dans la carrière des armes, dans l'espoir de trouver de plus promptes distractions, je ne contraindrai point ton penchant, au contraire; je te prie cependant, lorsque tu formeras un projet quelconque, de m'en prévenir d'avance.» Henri promit au colonel de ne rien faire sans l'avoir consulté. Le chagrin secret qu'il cachait au fond de son âme, et qu'il s'efforçait de dérober à ses amis, le rendait incapable de former aucun plan de conduite, ni aucun projet pour l'avenir. Un seul objet occupait sa pensée, malgré tous les efforts qu'il faisait pour l'en bannir.

Quant à Mullern, il désirait avec ardeur que son cher élève prît le parti des armes. «Ah! disait-il à Henri, après vingt ans de repos, je reverrais encore avec joie le champ de bataille et les anciens compagnons de ma gloire.» Henri ne répondait pas; mais Mullern espérait que les fréquents tableaux militaires qu'il lui retracerait finiraient par émouvoir son âme, et qu'il se rendrait à ses vœux. Dans cet espoir, il engagea Henri à prendre la route de Vienne, et celui-ci y consentit.

Le colonel Framberg fit ses adieux à Henri. Ce dernier lui demanda pourquoi il ne l'accompagnait pas à Offembourg; mais le colonel s'en excusa sous le prétexte de quelques affaires qui le retenaient encore en France.

Ce n'était pourtant pas là son motif; mais il ne voulait pas faire part à Henri du projet qu'il avait conçu, dans la crainte que la réussite ne vînt pas couronner son entreprise. Cependant il confia son dessein à Mullern, en lui ordonnant le plus profond secret. Celui-ci le lui promit en admirant tout bas la conduite du colonel.

Henri, après avoir embrassé celui qui lui servait de père, partit emportant le désir de le revoir bientôt; et, suivi de Mullern, prit de nouveau la route de l'Allemagne.