Nous allons laisser le colonel Framberg se disposant à se rendre à Paris, pour accomplir son noble projet, et nous nous mettrons en route avec nos deux voyageurs, afin de voir de quelle manière Mullern s'y prit pour guérir Henri du chagrin qui le consumait.
Notre hussard et son élève voyageaient à cheval: «C'est la meilleure manière de trouver des distractions, disait Mullern à Henri; tenez, monsieur, jetez un coup d'œil sur ce site superbe qui se présente à nos regards!... voyez les vastes solitudes de la forêt Noire, qui s'étend au loin du côté de Freudenstadt; de l'autre, la jolie ville d'Offembourg que nous laissons derrière nous pour nous enfoncer dans cette prairie verdoyante! les oiseaux qui chantent le retour du printemps! les laboureurs qui reprennent lentement leurs travaux rustiques!... En vérité, monsieur, tout cela élève l'âme, et me donne à moi une éloquence dont je ne me serais jamais cru capable!...» Henri souriait en écoutant Mullern; et celui-ci, charmé de l'avoir tiré pour un instant de ses tristes réflexions, continuait son discours sur les beautés de la nature.
Tout en écoutant les descriptions de Mullern, Henri s'aperçut que, sans y faire attention, ils prenaient la route du château de Framberg. Il se garda bien de le faire remarquer à son compagnon; mais celui-ci ne tarda pas à s'en apercevoir. «Oh! oh! dit-il en arrêtant tout à coup son cheval, je vois qu'avec mes beaux discours je ne vous conduis pas du tout où il faut aller! Allons, morbleu! rebroussons chemin...—Pourquoi cela, mon cher Mullern?—Parce que, monsieur, mon intention n'est pas de vous conduire au château de mon colonel.—Ah! Mullern, j'aurais cependant bien du plaisir à le revoir!—C'est impossible, monsieur, vous le reverrez plus tard, mais maintenant ça ne se peut pas.—Et tu dis que tu veux me distraire de mon chagrin, Mullern! Crois-tu donc qu'il existe pour moi de plus agréables distractions que le plaisir que je goûterais à revoir ces lieux chéris où j'ai passé mon enfance! ces lieux où je recevais de toi les leçons qui m'ont appris à devenir un homme!... ces lieux enfin que je n'ai pas vus depuis plus de deux ans!...»
Mullern, attendri par les discours de son Henri, ne savait comment lui refuser ce qu'il lui demandait avec tant d'instance. «Mais, morbleu! monsieur, dit-il enfin en prenant une voix sévère pour imposer à Henri, ne savez-vous pas que votre sœur est maintenant dans ce château, et que vous feriez une sottise en cherchant à la voir.—Eh! crois-tu donc, Mullern, que ce soit là mon dessein?... Non: je veux seulement m'approcher du château, en parcourir les environs, revoir ce parc, ces jardins témoins de mes premiers plaisirs, et m'éloigner ensuite pour y revenir dans un temps plus heureux.—Mais vous pouvez rencontrer votre sœur...—Non, mon ami; il faudrait que le hasard la conduisît justement où je serai, et cela n'est pas à présumer... Je l'éviterai, te dis-je; d'ailleurs tu ne me quitteras pas.—Allons, vous le voulez... j'y consens... mais, morbleu! à la première approche d'une femme, songez que je vous fais partir ventre à terre.—Je ferai tout ce que tu voudras.—Je suis, en vérité, trop complaisant... mais la nuit s'avance déjà; vous conviendrez, monsieur, que ce n'est pas le moment de visiter le parc et les jardins, d'autant mieux que nous avons encore près de deux lieues à faire avant d'arriver au château.—Eh bien! Mullern, passons la nuit aux environs... tiens, dans cette ferme que tu vois là-bas; certainement on ne nous refusera pas à coucher pour cette nuit; et demain matin, dès que le jour paraîtra, nous prendrons le chemin du château...—Allons, soit, dit Mullern, allons coucher à la ferme.»
Nos voyageurs approchaient de la ferme, et Mullern crut reconnaître la maison où, en cherchant une nuit son élève, il lui était arrivé une si plaisante aventure; il résolut de s'assurer si ses conjectures étaient fondées.
La nuit ne faisait que de tomber; la porte de la cour était encore ouverte; Mullern entra le premier. Chaque objet qui frappait ses regards confirmait ses soupçons; bientôt ils rencontrèrent le fermier occupé dans l'étable; mais il quitta sa besogne dès qu'il les aperçut, et vint au-devant d'eux en leur faisant de profondes révérences.
«Quoi qu'désirent ces messieurs?—A coucher, mon ami, si cela est possible, dit Henri au fermier.—Tu vois devant toi, dit Mullern en s'avançant, le fils du comte de Framberg, seigneur du château qui est à deux lieues d'ici, et le maréchal des logis Mullern, servant anciennement dans les hussards de l'Empereur, et maintenant gouverneur de M. le comte...» Le fermier ouvrit de grands yeux en entendant tous ces titres, quoiqu'il n'y comprît pas grand'chose, et fit un tapage du diable pour appeler ses valets, afin qu'on préparât tout ce qu'il fallait pour ces messieurs.
«Holà! eh! Gros-Jean!... Pierre!... arrivez donc, vous autres.» Gros-Jean descendit aussitôt. «Où est donc Pierre? dit le fermier à celui-ci.—Dame, not'maître, je n'savons pas?... peut-être ben qu'il aide la bourgeoise!...» Mullern se rappela en effet que Pierre était le garçon chargé des travaux extraordinaires, et présuma d'après le discours de Gros-Jean, que la bourgeoise tenait à ses anciennes habitudes.
Cependant, aux cris du fermier, dame Catherine et Pierre arrivèrent tous deux par des chemins différents, et rouges comme des écrevisses. «Allons, not'femme, remue-toi, dit le fermier, et tâche de bien faire souper ces messieurs, tandis que Pierre préparera leurs lits.» La fermière, qui était alerte, eut bientôt servi à souper. Mullern examinait avec curiosité les appas de celle qu'il n'avait connue que dans les ténèbres, et voyait avec plaisir que la dame avait bien son mérite, et que, quoiqu'elle ne fût plus aussi jeune que Jeanneton, elle valait encore la peine qu'on montât au grenier pour elle.
Catherine conduisit les voyageurs dans une salle basse, et, tout en apprêtant leur souper, elle remarqua les œillades que Mullern lui lançait en dessous. Un hussard de cinquante ans ne vaut pas un garçon de ferme de vingt; mais quand on a le garçon de ferme sous la main tous les jours, on est bien aise de tâter en passant d'un hussard, sans aucun préjudice du courant.