Henri, qui n'existait plus que dans l'espérance du lendemain, mangea peu et se retira dans sa chambre, afin de se livrer plus vite au sommeil; mais Mullern, qui était bien aise de voir ce que cela deviendrait, resta à table et invita le fermier à venir boire un coup avec lui, afin de causer un moment.
Mullern, comme on sait, buvait sec. Le fermier voulut lui tenir tête, et la conversation ne tarda pas à s'échauffer.—«Savez-vous ben, monsieur le housard, que le titre qu'vous vous êtes donné de maréchaux des logis du comte de Framberg me rappelle l'aventure qui m'est arrivée il y a près de trois ans?... Dis donc, te souviens-tu, not'femme, de c'coquin qui voulait se faire passer aussi pour un housard?...—Ah! oui!... oui! j'm'en souviens, répond la fermière en souriant.—Qu'est-ce que cette aventure-là, demande Mullern au fermier.—Ah! pardine! j'vas vous compter ça!... Figurez-vous qu'c'est un voleux qu'est venu frapper à not'porte au beau milieu d'la nuit... Ma femme était couchée, mes garçons dormaient; il n'y avait que moi qu'étions dans c'te salle, occupé à faire mes comptes. J'vas demander qu'est-ce qui frappe? Eh ben! n'a-t-il pas eu l'effronterie de me répondre qu'il était maréchaux d'logis, élève du comte de Framberg, enfin de se donner pour c'que vous êtes, quoi?—Comment! dit la fermière à son mari, monsieur porte les mêmes noms que le voleux?—Oui, Catherine; ainsi vois comme il mentait l'gredin!»
La fermière se douta de ce qui en était, et un coup de genou de Mullern l'avertit qu'elle avait deviné. Le fermier, voyant combien son histoire amusait son hôte, se plaisait à l'assaisonner de tous les détails possibles. Mullern n'avait garde de l'interrompre, et se contentait de lui verser à boire à chaque minute; et la fermière, qui prévoyait où cela aboutirait, reprochait à son mari d'être plus sobre qu'à son ordinaire, et de ne pas faire honneur à leur hôte en se tenant sur la réserve.
En voulant tenir tête au hussard, le fermier ne fut bientôt plus en état de voir ce qui se passait autour de lui, il ronfla de manière à faire croire qu'il n'était pas prêt à se réveiller. Mullern saisit l'instant favorable pour donner un baiser militaire à dame Catherine, et je ne sais pas si la présence du mari l'eût arrêté dans ses entreprises. Mais la fermière, en ayant l'air de se défendre, se sauva dans sa chambre sans lumière, de peur d'être rencontrée par Pierre, et le hussard l'y suivit sans qu'elle appelât du secours.
Au point du jour, Mullern sortit de chez sa belle, et vint s'asseoir auprès du fermier qui ronflait encore. La fatigue ne tarda pas à lui fermer les yeux et à lui faire tenir compagnie à son hôte.
Henri, qui attendait avec impatience le moment où il reverrait le château de Framberg, se leva dès qu'il aperçut le soleil éclairer l'horizon. «Où est Mullern? demanda-t-il à un garçon de ferme qu'il trouva dans la cour.—Oh! monsieur.... il ronfle d'une bonne manière!... à côté d'not'bourgeois.—Quoi! il dort encore?—Oui, monsieur... Dame! c'est qu'il paraît qu'ils ont bien soupé hier.—Je ne veux pas le réveiller. Vous lui direz, mon ami, qu'il vienne me rejoindre au château.—Cela suffit, monsieur.»
Henri, qui était bien aise que le hasard lui permît de courir au gré de ses désirs, monta à cheval aussitôt et s'empressa de faire route pour le château. A mesure qu'il approchait de ces lieux où il avait passé les plus heureux instants de sa vie, il sentait son cœur battre délicieusement; un sentiment nouveau agitait son âme; et son coursier, semblant deviner les sentiments de son maître, ralentissait son pas, afin de le faire jouir plus longtemps de ce moment de bonheur.
Arrivé à la grille du parc, Henri attache son cheval à un arbre, et entre doucement dans l'enceinte de ses premiers plaisirs. Avec quelle joie il revoit chaque bosquet, chaque allée, qui lui rappelle un temps où il faisait consister son bonheur à bouleverser les couches et à arracher les jeunes plantes du jardinier... Qu'ils sont doux les souvenirs de notre enfance!... mais pourquoi portent-ils avec eux une secrète mélancolie?... C'est parce que l'on sait que le temps que l'on regrette ne renaîtra jamais.
Au détour d'une allée, Henri se trouva nez à nez avec le jardinier. Le bonhomme reconnut son jeune maître, et se mit à pousser des cris de joie. «Silence! lui dit Henri, je ne veux pas que les habitants du château soient instruits de mon arrivée.—Ah! c'est différent, monsieur; alors je m'taisons.—Où est ton fils?—Franck? monsieur, il est dans le château, à ce que j'présume.—Eh bien! va le chercher, et dis-lui que je l'attends ici.—Oui, monsieur, j'y vas.—Mais songe à être discret avec tous les autres domestiques!...—Soyez tranquille, monsieur, j'vous répondons, d'moi.»
Le jardinier court exécuter sa commission, et Henri attend avec impatience l'arrivée de Franck. Il a tant de choses à lui demander! tant de questions à lui faire! sa seule crainte est que Mullern ne vienne, par sa présence, déranger tous ses projets; mais il voit enfin accourir Franck, et vole au-devant de lui.