«Ah! te voilà, mon pauvre Franck... que j'éprouve de plaisir à te revoir!—Et moi aussi, monsieur; j'avoue que je ne m'y attendais pas: mais la destinée est si bizarre!... il s'est passé tant de choses depuis que nous ne nous sommes vus...—Tu as raison, Franck, et j'attends de toi le récit de tout ce qui vous est arrivé.—Volontiers, monsieur,» dit Franck en soupirant, Henri remarque ce soupir; il s'aperçoit que Franck a l'air triste, contraint. «Grand Dieu! s'écrie-t-il, qu'as-tu donc à m'annoncer, Franck? serait-il arrivé quelque chose à ma Pauline... à ma sœur?...—Il ne lui est rien arrivé positivement, monsieur, et cependant...—Eh bien! cependant...—Dans ce moment...—Dans ce moment..—C'est... que... elle...—Elle... mais parle donc, bourreau... tu me fais mourir d'impatience!—Dame, monsieur, c'est que j'n'ose pas vous dire».—Parle, ne me cache rien, je te l'ordonne.—Eh bien, monsieur, mam'selle Pauline est très-malade, et dans c'moment même on craint pour ses jours.—Grand Dieu! s'écrie Henri avec l'accent du désespoir; ah! je cours... je vole...—Arrêtez, monsieur, dit Franck en le retenant par son habit, à moins que vous ne vouliez la tuer tout de suite; car, dans l'état où elle est, l'émotion que causerait votre présence inattendue ne manquerait pas de la conduire au tombeau.—Ah! Franck, je ne pourrai donc pas la voir?...—Si fait, monsieur, vous la verrez; mais lorsqu'elle pourra supporter votre visite, et que je l'aurai prévenue de votre retour.—Mais apprends-moi donc pourquoi je la retrouve en cet état.—Volontiers, monsieur, ça n'sera pas long... Quand nous quittâmes Strasbourg, mam'selle Pauline montrait une fermeté, une résignation qui m'étonnaient moi-même; car je me doutais de ce qu'elle souffrait au fond de son cœur; mais la présence et les discours de Mullern lui avaient donné alors un courage qui ne pouvait toujours durer; notre voyage fut bien triste, comme vous pouvez le croire; en vain je cherchai à la distraire en lui adressant la parole, elle gardait le plus profond silence; cependant, quand nous approchâmes du château de Framberg, elle parut agitée d'un sentiment nouveau; elle me demanda si c'était là que vous étiez né, s'il y avait beaucoup d'habitants au château, si monsieur le colonel y était. Quand elle sut qu'il n'y était pas, elle parut plus rassurée, et entra dans le château d'un air assez tranquille. Je lui fis donner, suivant les ordres de Mullern, un des appartements les plus agréables: je la conduisis dans le parc, dans les jardins; enfin je lui fis voir tout ce qu'il y a de beau dans le château. Elle me remerciait de ce qu'elle appelait ma complaisance, avec ce sourire si doux que vous lui connaissez; mais tous ces soins n'ont pu empêcher que, le lendemain de son arrivée, elle ne tombât malade. Depuis ce jour, cela va de pis en pis, et, depuis hier surtout, elle est dans un délire effrayant...—Dans le délire?... grand Dieu!... s'écrie Henri, donne-moi la force de supporter tant de maux!... Mais, dis-moi, Franck, prononce-t-elle alors quelques mots?—Parbleu! je le crois bien!... tantôt c'est vous qu'elle appelle à grands cris, en vous nommant son époux ou bien son frère; tantôt c'est son père qui est l'objet de ses craintes et de ses vœux; mais le plus souvent c'est vous, monsieur, qu'elle demande avec instance, et d'une manière si triste, que ça fait mal à voir!...»
Henri, accablé par le récit de Franck, reste un instant sans pouvoir proférer une seule parole; mais, au bout de quelques minutes, il se lève avec précipitation de dessus le banc de gazon où il était assis, et court de toutes ses forces vers le château. «Au nom du ciel! arrêtez, lui dit Franck en courant après lui, et en le retenant par son habit.—Laisse-moi, Franck, laisse-moi, te dis-je, il faut que je la voie, je le veux.—Eh! mille tonnerres, vous ne la verrez pas,» dit une voix rude qui fit tourner la tête à Henri; et il aperçut Mullern qui lui barrait le passage et ne paraissait pas d'humeur à le lui céder.
CHAPITRE XX.
L'AMOUR NE CONDUIT PAS TOUJOURS AU BIEN.
En se réveillant, le fermier ne fut pas étonné de voir Mullern endormi à côté de lui; mais quand celui-ci ouvrit les yeux, et qu'il apprit que Henri était parti, il jura entre ses dents de ce qu'à son âge les femmes lui faisaient encore faire des sottises et oublier son devoir, puis se prépara à courir sur les traces de son élève.
«Dame!... disait le fermier, ce n'est pas étonnant que vous ayez dormi si longtemps, j'avions bu sec hier soir.—C'est vrai, répondit Mullern, mais aussi vous avez du vin qui porte diablement à la tête.» La fermière descendit, et Mullern, craignant que sa vue ne vînt encore lui mettre le diable au corps, s'empressa de monter à cheval. Le fermier l'engagea à venir souvent trinquer avec lui, et la fermière joignit ses instances à celles de son mari.
Mullern arriva au château peu de temps après Henri, et il se disposait déjà à aller le chercher dans les environs, lorsqu'il l'aperçut venir de son côté; en entendant les dernières paroles de Henri, il se douta de ce dont il s'agissait, sans pourtant connaître la cause de son désespoir.
«Où allez-vous, monsieur? dit-il à Henri en l'arrêtant.—Au château, Mullern.—Pourquoi faire?—Pour la voir.—Vous n'irez pas, vous dis-je.—Ah! mon ami, elle est mourante!...—Mourante!... c'est un peu fort; est-ce vrai, Franck?—Oui, monsieur Mullern, c'est la vérité.—Je vais m'en assurer par moi-même; mais il est inutile que vous me suiviez. Si elle est telle que vous me le dites, vous ne pourrez la rappeler à la vie; si elle est moins mal, au contraire, votre vue renouvellera son chagrin sans y apporter de soulagement.—Ah! Mullern, laisse-moi te suivre!...—Monsieur, vous oubliez que c'est de votre sœur qu'il s'agit, et que votre conduite n'est pas telle qu'elle devrait être!...—Malgré toutes tes remontrances, je ne m'éloignerai de ce château que lorsque je serai certain de son sort.—Hom!... dit Mullern en lui-même, il faut rompre cet amour-là! à quelque prix que ce soit. Allez m'attendre chez le jardinier au bout du parc, dit-il à Henri; j'irai vous y retrouver et vous apprendre ce que vous voulez à toute force savoir.»
Henri n'osa résister, et suivit Franck, qui le conduisit à la maisonnette de son père, située à l'autre extrémité des jardins, et assez éloignée du château. Quant à Mullern, il regarda aller Henri, se repentant de la faiblesse qu'il avait eue de le laisser venir au château de Framberg, et cherchant dans sa tête par quel moyen il pourrait l'en arracher.
Henri attendait le retour de Mullern dans une anxiété difficile à décrire; cependant les heures s'écoulaient, et le hussard ne revenait pas!... Henri, voyant la nuit s'approcher, ne put résister à son inquiétude; il envoya Franck au château, afin de savoir la cause de ce retard.
Franck venait de partir, lorsque Henri vit quelqu'un s'approcher de l'endroit où il était. Malgré l'obscurité, il crut reconnaître Mullern et vola à sa rencontre. Il ne se trompait pas, c'était notre hussard. «Eh bien! Mullern, lui dit Henri en le reconnaissant, qu'as-tu donc fait si longtemps au château?—Rien, répondit Mullern d'une voix sombre, en continuant à marcher vers la maison du jardinier.—Au nom du ciel! instruis-moi de ce qui s'est passé! Dans quel état as-tu laissé Pauline?...—Elle n'a plus rien à craindre...—Que veux-tu dire?... parle, ton silence me glace d'effroi!—Vous le voulez... eh bien! armez-vous de courage, votre sœur... votre sœur... n'est plus...»