Henri n'en entendit pas davantage: il tomba privé de sentiment. «Allons, la crise est forte, dit Mullern; mais elle en durera moins!...» et il s'occupa du soin de rappeler Henri à la vie; aidé du jardinier, qui accourut à ses cris, il le transporta dans la maisonnette et le mit au lit. Le jeune homme ne rouvrit les yeux que pour retomber dans un état plus alarmant que celui d'où il sortait; une fièvre ardente s'était emparée de ses sens; un délire effrayant avait remplacé sa raison, il ne voyait, ne reconnaissait plus personne. Mullern, effrayé de l'état de Henri, se cognait la tête, s'arrachait les cheveux, et paraissait s'attribuer à lui seul la cause du mal qui accablait son élève.
Notre héros resta cinq jours dans cet état, et Mullern passa tout ce temps auprès de son lit. Enfin la nature, plus forte que le mal, rappela Henri à l'existence; et le sixième jour il recouvra sa raison, et avec elle un peu plus de tranquillité.
«Ouf!... voilà la crise passée!... dit Mullern en voyant Henri plus calme. Ma foi, elle a été rude; et si vous aviez succombé, je n'avais plus d'autre parti à prendre que d'aller tenir compagnie aux grenouilles qui sont dans les fossés du château! Mais vous revenez à la vie, et je me sens soulagé d'un boulet de trente-six que j'avais là, sur la poitrine.—Mon pauvre Mullern, dit Henri en souriant, combien je te cause de chagrin!...—Recouvrez la santé, le courage surtout, et je serai payé de mes peines.» Henri promit tout, et Mullern l'embrassa en pleurant de joie.
Henri fut encore quinze jours sans pouvoir quitter le lit. Mullern ne perdait pas de vue son élève; mais Henri demandait quelquefois où était Franck, et pourquoi il ne le voyait jamais auprès de lui. «J'ai dit à Franck d'aller nous chercher une bonne voiture pour nous emmener quand vous serez en état de partir: voilà pourquoi vous ne le voyez pas ici. D'ailleurs, est-ce que vous n'êtes pas satisfait de mes soins, que vous demandez votre domestique?—Que tu es injuste, mon cher Mullern! Si je demande Franck, c'est afin que tu puisses à ton tour prendre le repos dont tu as besoin.—Soyez tranquille; mon repos, à moi, c'est votre santé, et je ne serai plus malade, quand vous vous porterez bien.—Bon Mullern!...»
Lorsque Henri fut en état de sortir un peu, Mullern le conduisit dans la campagne, par une petite porte qui était à deux pas de la maison du jardinier. «Pourquoi sortons-nous du château? disait Henri à Mullern.—Parce que la vue de la campagne vous distraira davantage que celle d'un parc que vous avez parcouru cent fois.—Mais, Mullern, je l'aurais revu avec tant de plaisir!...—Non, monsieur, cela vous aurait affecté, et vous n'irez pas.» Henri n'osait résister; mais cependant il sentait au fond de son cœur le plus vif désir de revoir les lieux qu'il allait quitter de nouveau, et peut-être pour bien longtemps.
Lorsque Mullern crut voir que Henri était assez fort pour se mettre en voyage, il lui annonça que dans deux jours ils quitteraient le château. «Franck est donc de retour! dit Henri.—Oui, et la chaise de poste nous attendra devant la petite porte qui est ici près, et qui donne sur la grande route.—Quoi nous ne sortirons pas par le château?—Vous voyez bien que cela est inutile.» Henri n'osa répliquer; mais il se promit bien de ne pas partir sans avoir visité pour la dernière fois l'asile de son enfance.
La veille du jour fixé pour leur départ, Mullern, qui était accablé par la fatigue, engagea Henri à se coucher de bonne heure, afin d'être plus tôt éveillé le lendemain matin. Henri, qui avait déjà son projet en tête, feignit de consentir au désir de Mullern. Notre hussard se coucha, et ne tarda pas à s'endormir profondément. Lorsque Henri fut certain qu'il ne songeait plus à lui, il se leva avec précaution, sortit doucement de la chaumière, et prit le chemin du château.
La soirée était superbe, un clair de lune magnifique répandait sur toute la nature une teinte bleuâtre; et l'œil en se fixant sur un bosquet, sur un arbrisseau, croyait distinguer une ombre immobile, une figure bizarre; c'est alors que mille objets frappent notre vue, troublent notre imagination, et ne sont pourtant produits que par le reflet de l'astre de la nuit. Henri marchait d'un pas tremblant; son esprit, affaibli par sa maladie, enfantait mille visions; à chaque objet qu'il rencontrait, son cœur battait avec force; un secret pressentiment semblait l'avertir que quelque chose d'extraordinaire allait s'offrir à sa vue.
Il parvint enfin dans la partie des jardins qui était tout près du château. Ne pouvant plus maîtriser son agitation, il entre dans un bosquet pour s'asseoir un moment et reprendre un peu de calme... Mais quelque chose frappe ses regards: sur le banc où il veut se reposer il distingue une ombre blanche qui paraît immobile et ne s'aperçoit pas de sa présence. Henri ne peut commander à son émotion, il est forcé de s'appuyer contre un arbre; il cherche à surmonter sa faiblesse... Mais l'ombre se lève, s'avance lentement vers lui; un rayon de la lune donne sur sa figure; il la reconnaît: «Ombre de ma Pauline!... s'écrie-t-il en tombant à genoux devant elle, aurais-tu quitté le séjour céleste pour venir visiter celui qui ne peut plus désormais être heureux sur une terre que tu n'habites plus avec lui!...»
«Henri!...» dit une voix faible, et Pauline (car c'était elle), tombe sans connaissance devant son amant. «Grand Dieu!... s'écrie Henri, est-ce une illusion... mais non, c'est bien elle! c'est ma Pauline!... le ciel, touché de mon désespoir, me l'a rendue pour ne plus m'en séparer.»