Henri s'empresse de secourir son amante; Pauline rouvre les yeux, elle reconnaît Henri, elle lui sourit tendrement, elle est dans les bras de celui dont elle s'est crue séparée pour toujours: Henri, au comble de la joie, la presse contre son cœur, la couvre de baisers; Pauline, loin de repousser ses transports, se livre à toute sa tendresse, et ils oublient tous deux les liens qui les unissent pour ne plus songer qu'à l'amour qui les égare et les entraîne dans l'abîme qu'ils n'ont pas eu la force d'éviter.
Le repentir suivit de près la faute; mais cette faute-là n'était pas de celles qu'un amant fait oublier par de nouvelles caresses!... Henri, effrayé de l'énormité de son crime, n'ose plus lever les yeux sur celle dont il a causé la perte. Pauline pleure, gémit et reste privée de sentiment sur le gazon témoin de sa défaite. Henri ne songe pas à secourir celle qu'il a mise dans cet état; il fuit avec rapidité le fatal bosquet, s'enfonce dans le parc, gagne la campagne et disparaît du château avant que le soleil vienne éclairer son forfait.
Pauvre Pauline! qui donc viendra sécher tes larmes... calmer ton désespoir?... Il te quitte, celui qui seul pourrait alléger tes souffrances! il te quitte en jurant de ne te revoir jamais!... mais le ciel prendra pitié de tes maux... il t'enverra un ami, un consolateur, dans le moment où tu murmures contre la Providence et contre la rigueur de ta destinée.
Avant tout, il est bon d'expliquer au lecteur comment Pauline, qui passait pour morte, s'était trouvée avec Henri dans le bosquet.
Nous avons vu combien Mullern fut contrarié de ce que Henri ne voulait pas s'éloigner du château pendant la maladie de sa sœur. Le bon hussard vit bien que le jeune homme conservait toujours dans le fond de son cœur une passion qui devait faire le malheur du reste de sa vie, et il résolut de l'éteindre par quelque moyen violent. En apprenant la maladie de Pauline, il lui vint aussitôt dans l'idée de la faire passer pour morte; il se rendit donc auprès de la jeune malade pour s'assurer d'abord de sa situation; il trouva Pauline fort mal, et pensa que ce qu'il avait imaginé comme un mensonge pourrait bien devenir la vérité. Néanmoins, il ne voulut pas attendre l'événement, et, le même soir, il se rendit auprès de Henri. Nous savons comment il mit son projet à exécution. Cependant, malgré la douleur qu'il s'attendait à voir éclater, il ne croyait pas que sa ruse produirait un effet si violent; et, lorsqu'il vit son cher Henri aux portes du tombeau, il se repentit du moyen qu'il avait employé pour le guérir de son amour. Enfin Henri recouvra la santé, et Mullern commença à respirer. Pendant la maladie de Henri, Mullern avait appris par Franck que Pauline était presque entièrement rétablie; mais comme la crise était passée, il ne voulut pas instruire Henri de cette nouvelle, et résolut de l'entretenir dans une erreur qui devait lui rendre le repos. Voilà pourquoi il eut soin d'éloigner Franck de son maître, en empêchant Henri de se promener dans le château.
Le projet de Mullern était bien conçu; mais le destin ne permit pas qu'il reçût son exécution. Pauline, qui, depuis quelques jours, allait prendre l'air dans les jardins du château, attirée par la beauté de la soirée, était allée s'asseoir sous un bosquet touffu, et avait oublié, dans ses réflexions, que l'heure de se retirer était passée depuis longtemps. Nous avons vu comment le diable s'y prit pour réunir les deux amants, et pour renverser en une minute tous les plans de notre hussard.
Mais Mullern ne pouvait pas toujours dormir; le souvenir du voyage qu'ils vont entreprendre l'éveille à la pointe du jour; il se lève, il s'habille et court au lit de Henri pour savoir s'il a bien passé la nuit. Quel est son étonnement... son inquiétude... en ne voyant plus Henri dans la chaumière!... «Allons, dit-il, mon jeune homme a encore fait des siennes! Ne perdons pas de temps, et mettons-nous vite sur ses traces!...» Et déjà Mullern est dans le parc, qu'il parcourt dans tous les sens; enfin, le hasard le conduit dans le bosquet fatal; il croit de loin distinguer quelque chose; il approche, et voit Pauline étendue sur la terre et privée de sentiment.
Notre hussard ne s'amuse pas à faire des conjectures. «Le diable s'en mêle, dit-il; il se sont vus, parlé, et l'action a été chaude, à ce qu'il me paraît. Mais, où donc est mon élève?...» En attendant, Mullern charge Pauline sur ses épaules, et prend le chemin du château. Tout le monde dormait encore; mais, au tapage qu'il fait, on est bientôt sur pied; les domestiques viennent en chemise savoir ce qu'il y a de nouveau. «Allons, mille bombes! mes amis, il faut vous mettre tous en campagne, et sur-le-champ. Votre jeune maître a le diable au corps; je vois bien qu'il est inutile de vous le cacher plus longtemps; courez sur ses traces; que chacun se mette en route, et qu'on le ramène, fût-il au bout du monde. J'irai bientôt moi-même me joindre à vous.» En finissant ces paroles, Mullern les pousse les uns sur les autres dans la campagne; quelques-uns veulent faire les mutins, et observent qu'ils ne peuvent s'éloigner en chemise; mais Mullern les met à la porte à coups de pied dans le derrière, et personne ne résiste à ce dernier argument.
Après avoir mis ses ambassadeurs en campagne, Mullern s'empressa de retourner auprès de Pauline, et de lui prodiguer tous les secours que réclamait sa situation. Après bien des peines, il parvint à lui faire ouvrir les yeux. Henri fut le premier mot qu'elle prononça; ensuite elle aperçut, avec étonnement, Mullern à ses côtés. «Oui, je vois bien que vous êtes surprise de me voir, lui dit notre hussard, et je vous assure que, de mon côté, j'aimerais autant être à cent lieues de vous!... Mais enfin!... Franck avait bien raison de dire qu'il y a une destinée!...»
Pauline ne comprit pas grand'chose à ce discours; mais Mullern lui expliqua ce qu'il voulait dire, et la manière dont il l'avait trouvée dans le bosquet. «Et Henri, qu'est-il devenu? demanda Pauline.—Il aura craint mes remontrances, et il a pris la fuite!... Il doit pourtant savoir que, malgré mon air sévère, je n'ai pas un cœur de rocher!...» Mais Mullern ne se doutait pas encore de l'énormité de la faute de Henri.