«Allons, partons, dit Mullern; et il envoya chercher Pauline. Pendant ce temps, notre hussard préparait un discours pour son colonel; car il redoutait le premier moment de l'entrevue. Il se promenait dans la cour, allait sur la porte du château, regardait dans la campagne, et disait en lui-même: «Où est-il, ce démon-là?... Que fait-il maintenant? Ah! s'il connaissait son bonheur!... Mais non, il aime mieux courir les champs et me faire damner, que de revenir vers moi... Cet élève-là m'a donné bien du fil à retordre.»
Pauline ne tarda pas à descendre, elle jetait de tristes regards sur ce château où, en si peu de temps, il lui était arrivé tant d'événements. Mullern la fit monter dans la voiture, en lui disant: «Tenez, j'ai un secret pressentiment que nous reviendrons bientôt ici plus contents que nous n'en partons.—Puisses-tu dire vrai!...» répondit Pauline en soupirant.
Mullern se plaça à côté d'elle, Franck monta en postillon, et ils s'éloignèrent du château.
La chaise de poste ne s'arrêta qu'une fois pour changer de chevaux jusqu'à Blamont; là, nos voyageurs descendirent à l'auberge de la poste, dans le dessein d'y passer la nuit.
CHAPITRE XXIII.
ATTENTAT, COUP DU SORT.
L'auberge était remplie de voyageurs; les gens couraient de côté et d'autre sans savoir à qui répondre; Mullern et ses compagnons eurent bien de la peine à parvenir jusqu'à l'aubergiste; enfin ils le rencontrèrent.
«Monsieur l'hôte, dit Mullern, donnez-nous vite des chambres avec des lits, et à souper.—Mon... monsieur l'hus... l'hus... sard... ça serait... ça serait... avec beau... beau... avec beaucoup de plaisir; mais c'est que... c'est que...—Eh bien! c'est que? voyons, tâchez de parler plus clairement.—Je... je, je n'en ai plus qu'une fort... fort jolie, avec un lit.—Allons, voilà bien le diable!» dit Mullern; comment allons-nous faire?... Cependant Pauline était trop fatiguée pour aller plus loin, Mullern l'engagea à prendre la chambre qui restait, espérant que lui et Franck trouveraient bien à se coucher quelque part, fût-ce encore au grenier.
Il fit signe à l'aubergiste de le conduire à la chambre en question, car il voulait éviter de lui parler, tant son bégayement l'impatientait.
Pauline fut conduite à une jolie pièce donnant sur la rue; et, comme elle ne voulut rien prendre, Mullern lui souhaita le bonsoir en l'avertissant qu'il viendrait la chercher le lendemain matin pour partir.
Mullern et Franck, qui n'avaient pas envie de se coucher sans souper, demandèrent à l'aubergiste où ils seraient servis le plus promptement: «Si... si... ces messieurs veulent venir à la, la... à la, la...—Allons, mille bombes! finirez-vous?...—A la ta... ta...—Au diable le maudit bègue, avec sa ta ta, les si si et la la; je crois, morbleu! qu'il s'amuse à nous solfier les psaumes du roi David!...—Monsieur, plus vous vous impatienterez, moins il parlera bien, dit Franck.—C'est fort agréable; en ce cas, charge-toi de le faire expliquer, car il me prend envie de lui délier la langue à coups de plat de sabre.»