Les deux amis s'embrassèrent cordialement, en se jurant réciproquement d'avoir toujours pour Henri et Pauline la tendresse d'un père. Mais, à propos, dit le colonel, n'avez-vous jamais fait aucune démarche pour découvrir quels étaient les parents de cette pauvre petite, et pour savoir d'où venait la haine des monstres qui voulaient sa mort?—Jamais, je vous l'avoue, je n'ai cherché à les découvrir; d'abord, j'ai pensé que je prendrais une peine inutile; il m'aurait fallu retourner dans un pays où je ne connais personne, pour y chercher des gens qui, certainement, n'auront pas attendu mon retour pour fuir des lieux qu'ils avaient tant d'intérêt d'abandonner, ainsi qu'ils me l'avaient dit; ensuite j'ai réfléchi sur la situation de ma chère Pauline; elle était heureuse, tranquille auprès de moi, et j'allais peut-être troubler son repos, réveiller contre elle la haine de ses ennemis, en cherchant à lui faire connaître des parents qui, sans doute, s'intéressent peu à elle, puisqu'ils n'ont fait aucune démarche pour la retrouver.—Vous avez raison relativement au premier point, mon cher d'Orméville; mais, quant au second, je ne suis pas de votre avis; car, maintenant que Pauline a en nous des protecteurs, des amis, qui sauront la garantir des pièges de ses vils ennemis, que voulez-vous qu'elle craigne, si nous cherchions à découvrir sa naissance pour lui faire rendre sa fortune? car elle doit en avoir, n'en doutez pas, mon ami; c'est toujours pour de l'or qu'il y a des êtres capables de se porter aux plus grands forfaits.—Je le pense comme vous; mais que faire? quels moyens employer?—Nous y réfléchirons... je me rappelle... oui, peut-être ceux que nous cherchons ne me sont-ils pas inconnus.—Que voulez-vous dire?—Vous vous souvenez de l'aventure qui vous est arrivée dans la forêt auprès de Strasbourg, et où Henri vous sauva la vie?—Ah! je ne l'oublierai jamais!—N'avez-vous pas réfléchi que ces deux hommes, qui n'étaient pas des assassins ordinaires, pouvaient être des envoyés de ceux qui vous ont remis l'enfant, et qui veulent vous punir de ne pas avoir obéi à leurs ordres?—Je l'ai pensé dans le moment; mais comment supposer que je retrouve en France, et auprès de moi, des gens qui ont tant d'intérêt à me fuir?—Certes, ils ne vous y cherchaient pas; mais s'ils vous y ont rencontré, ils auront cru nécessaire de vous sacrifier à leur sûreté. Rappelez-vous qu'ils vous croient Autrichien d'origine, et que, ne pensant pas vous trouver en France, c'était une raison de plus pour les engager à venir y demeurer.—Vous m'ouvrez les yeux, mon cher colonel, et je ne doute plus maintenant que les scélérats qui en voulaient à ma vie ne soient les mêmes qui avaient juré la mort de ma chère Pauline.—Apprenez donc comment j'espère les découvrir: Henri, en écoutant la conversation de ces deux misérables, avait eu tout le temps d'examiner leur visage; jugez de sa surprise, lorsqu'en se rendant à la petite maison où j'avais trouvé l'hospitalité, justement au milieu de la forêt, il reconnut dans le maître de cette habitation un de vos assassins, celui qui a échappé à la juste punition qui lui était due, en se sauvant à l'approche de Henri.—Se pourrait-il!... et cet homme?—Cet homme n'a pu reconnaître Henri, qu'il n'avait pas eu le temps d'examiner; mais, soit qu'il eût conçu des soupçons, le lendemain, lorsque nous partîmes, il avait déjà quitté sa maison.—Je ne doute pas qu'il ne puisse nous instruire de ce que nous avons tant d'intérêt à savoir; mais où le trouver maintenant?—Nous y parviendrons, n'en doutez pas. Dans le premier moment où Henri me le fit connaître, je refusai de punir un homme à qui je devais l'hospitalité; mais à présent que je suis instruit de tous ses crimes, je le découvrirai, dussé-je le chercher jusqu'au bout du monde.—Je vous seconderai, colonel, et nous parviendrons à démasquer les méchants.»

Les deux amis, d'accord sur ce point, songèrent que le plus pressé était de rejoindre leurs enfants, et le colonel, qui avait appris que Mullern et Henri étaient au château, écrivit au premier une lettre dans laquelle il lui détaillait tout ce qui lui était arrivé; il le chargeait de ménager à ses enfants le plaisir d'une nouvelle aussi heureuse, et, afin d'être plus tôt réunis, il engageait Mullern à venir avec Henri et Pauline au-devant d'eux. Cette lettre, une fois partie, le colonel et son ami firent tout préparer pour leur départ, et se mirent bientôt en route pour le château de Framberg. Laissons-les voyager, et revenons au château.

Lorsque Pauline eut fini de lire la lettre du colonel, elle partagea les transports de joie de Mullern, et son émotion fut si forte qu'elle pensa lui être fatale, et qu'elle perdit de nouveau l'usage de ses sens.

«Allons! triple bourrade!... dit Mullern, en mettant tout sens dessus dessous, voilà qu'avec ma diable de tête j'ai encore fait des bêtises, et que, pour avoir voulu lui causer trop de plaisir, je vais l'envoyer dans l'autre monde sans passe-port!...» Cependant, malgré les craintes de Mullern, Pauline revint à elle, et se trouva mieux que jamais. «Ah! mille bombes! lui dit notre hussard, ne recommencez plus vos évanouissements, car je finirais par en perdre la tête.»

Pauline voulait s'habiller tout de suite, pour aller au-devant de ses bienfaiteurs. «Un instant, dit Mullern, je n'ai pas envie que vous vous trouviez encore mal en chemin, et comme cela pourrait arriver, nous ne partirons qu'après-demain, parce que vous êtes trop faible pour vous mettre en route.»

Malgré tout ce que Pauline put dire sur sa santé, Mullern fut inexorable. «J'en suis aussi fâché que vous, lui dit-il, car je brûle de revoir mon colonel; mais je suis devenu sage par expérience, et il faut prendre patience.»

Après que le premier transport de joie fut passé, Pauline soupira et regarda tristement le ciel; de son côté, Mullern devint rêveur et se mit le poing sur l'oreille, comme c'était son habitude lorsque quelque chose l'affectait. Au bout d'une demi-heure de silence, ils se regardèrent tous deux.

«Je devine ce que vous allez me dire... dit Mullern à Pauline; nous l'avions oublié dans le premier moment de notre joie; mais cela ne pouvait pas durer.—Hélas!... où est-il maintenant?...—Il est à pleurer sa faute dans quelque coin, comme un pénitent!... Oh! s'il avait eu le courage d'attendre de pied ferme les événements, il ne nous aurait pas mis dans l'embarras où nous sommes;... car, qu'irons-nous faire sans lui devant ceux qui nous attendent?... Que dira mon colonel?—Que dira son père? qui croit le presser bientôt dans ses bras...—Que dirons-nous, si l'on nous demande le sujet de sa fuite?... Ah! mille escadrons! je crois que je redoute autant de voir mon colonel que j'avais d'impatience, il n'y a qu'un instant, d'aller me jeter à son cou.»

Enfin Mullern réfléchit qu'aidé du colonel et de d'Orméville, il découvrirait plus aisément Henri, et qu'une fois retrouvé, ils seraient tous parfaitement heureux. Tranquillisé par ces réflexions, il s'occupa de consoler Pauline, et y parvint sans peine. Elle avait trop de plaisir à le croire pour essayer de combattre ses raisons.

Les deux jours s'écoulèrent, et Franck, que Mullern avait chargé des préparatifs du départ, vint lui dire que la chaise de poste les attendait.