»Je ne répondis rien; je pris l'enfant et la bourse, et mon homme m'accompagna jusqu'à la porte du château: là, après avoir renouvelé ses menaces, il me quitta, et je me vis seul avec l'enfant.
»Pauvre petite! dis-je en l'examinant, car je vis que c'était une petite fille qui pouvait avoir tout au plus quatre ans: dussé-je y perdre la vie, je te sauverai de la fureur de tes ennemis. Mon parti fut bientôt pris; si je restais dans le village, je devais m'attendre à y être arrêté; je résolus donc de chercher un autre asile; à la vérité, je pouvais aussi être pris en fuyant; mais je pensai que le ciel protégerait mon action, et cet espoir me donna du courage. Effectivement, je fis plusieurs lieues sans aucun danger, et je parvins enfin à une immense forêt, où je pensai que je ferais bien de rester caché quelque temps.
»Le pauvre enfant, que le ciel m'avait confié, était l'objet de ma plus tendre sollicitude. Hélas! privé de tout, j'étais obligé de lui faire chaque soir un berceau avec des branches d'arbres; et le matin, avant qu'elle ne fût réveillée, je me rendais, en tremblant, à la chaumière d'un paysan, et j'y achetais les provisions nécessaires à notre existence. La petite, par ses innocentes caresses, me faisait oublier mes maux; elle m'appelait son père, et je résolus de lui en tenir lieu. Je la nommai Pauline, et je souhaitai qu'avec un nom français elle eût aussi la gaieté et la grâce des femmes de mon pays.
»Enfin je reçus la récompense qui suit toujours une bonne action: quinze jours s'étaient à peine écoulés depuis que nous habitions la forêt, lorsque j'appris que les Autrichiens s'avançaient à marches forcées vers l'endroit où j'étais réfugié; les Russes fuyaient devant les vainqueurs, et je me vis bientôt au milieu de mes camarades.
»Je repris dans les rangs le grade que j'y occupais; mais ma petite Pauline m'embarrassait beaucoup, lorsque le hasard me fit connaître la respectable madame Reinstard; elle avait suivi son fils à l'armée; il avait été tué, et elle était livrée au plus profond désespoir; je lui proposai de servir de mère à Pauline, que je lui dis être ma fille; elle y consentit avec joie; et partit pour Offembourg, devant se loger aux environs. Je comptais aller la rejoindre au bout de peu de temps, et j'espérais revoir aussi ma Clémentine!... Mais, hélas!... un officier, qui avait passé près du château de Framberg, m'apprit que celle que j'adorais, m'ayant cru mort comme tout le monde, avait épousé le colonel Framberg; qu'elle en avait eu un fils, et, qu'après quelques années de mariage, elle venait de perdre la vie.
»Cette nouvelle anéantit tous mes projets de bonheur. Je ne songeai plus qu'à mourir pour rejoindre ma Clémentine. Plusieurs batailles se livrèrent; je cherchais la mort dans les rangs ennemis; mais elle fut sourde à mes vœux, et je n'y trouvai que la gloire. Je fus fait capitaine; et le temps, ainsi que le souvenir de ma petite Pauline, parvinrent enfin à calmer mon désespoir, je venais passer tous mes quartiers d'hiver auprès de celle qui me croyait son père, et je me gardai bien de lui apprendre le contraire, afin de lui éviter des chagrins qui n'auraient fait que répandre une teinte sombre sur les beaux jours de sa jeunesse.
»J'étais aussi heureux que je pouvais l'être; je regardais Pauline comme ma fille, et jamais il ne me vint dans l'idée que le fruit de mes amours avec Clémentine pouvait être ce Henri de Framberg que chacun nommait votre fils.
»Le désir de revoir ma patrie vint enfin troubler ma tranquillité. Vous savez le reste, monsieur le colonel, et je ne puis assez vous exprimer toute la reconnaissance que je vous dois.»
CHAPITRE XXII.
PEU INTÉRESSANT, MAIS NÉCESSAIRE.
Qui pourrait peindre la joie du colonel Framberg en apprenant que Pauline n'est pas la sœur de Henri? «Ils pourront donc se livrer sans remords à leur tendresse!... dit-il à d'Orméville; car je ne doute pas que vous n'approuviez leur amour?—Ah! monsieur le colonel, répondit ce dernier, croyez-vous que je retrouverais mon fils pour faire son malheur! et d'ailleurs n'avez-vous pas toujours sur lui les droits d'un père, puisque vous lui en avez tenu lieu si longtemps? vous les conserverez ces droits respectables, et je regarderais Henri comme indigne de ma tendresse, s'il n'avait pas toujours pour vous la même affection.»