»Je n'avais qu'un parti à prendre, celui de travailler pour vivre, et je m'y décidai promptement. Le bon paysan qui m'avait secouru me trouva de l'ouvrage chez un fermier des environs. J'endossai l'habit qui convenait à mon nouvel état, et je me mis à travailler à cette terre qui n'est jamais ingrate envers ceux qui l'arrosent de leurs sueurs.

»Je vivais assez tranquillement depuis longtemps; je m'étais accoutumé à ma nouvelle existence: d'ailleurs le souvenir de ma Clémentine et l'espoir de la revoir un jour me faisaient supporter avec courage la longueur de mon exil. Vous savez qu'en venant en Allemagne, je quittai le nom de d'Orméville pour prendre celui de Christiern, et j'avais conservé ce nom dans l'endroit où j'étais.

»A une demi-lieue de la ferme que j'habitais, était un petit château appartenant à un nommé Droglouski. Ce Droglouski n'était pas aimé dans les environs, et il circulait même sur son compte différents bruits auxquels je faisais peu d'attention. Comme son château était sur une élévation d'où l'on découvrait tous les pays d'alentour, lorsque mes travaux me le permettaient, je dirigeais mes pas de ce côté, et, tournant mes regards vers les lieux qui étaient embellis par ma chère Clémentine, je demandais au ciel qu'il me permît bientôt de revoir celle que j'adorais.

»J'avais remarqué dans mes promenades solitaires un homme que je rencontrais souvent sur mon passage, et qui paraissait m'examiner attentivement. Je n'y fis pas d'abord grande attention; mais cependant, impatienté de voir toujours cet homme sur mes pas, je demandai au fermier s'il le connaissait: sur le portrait que je lui en fis, il me dit que ce ne pouvait être que le confident et le domestique de M. Droglouski, et que même il se rappelait que cet homme était venu à la ferme, et lui avait fait diverses questions à mon sujet. Curieux de savoir ce qu'il pouvait me vouloir, je résolus de lui parler la première fois que je le rencontrerais.

»L'occasion ne tarda pas à se présenter: quelques jours s'étaient à peine écoulés, que, me trouvant un soir aux environs du château, je vis mon homme à deux pas de moi; je l'abordai et lui dis que j'étais très-étonné de le rencontrer sans cesse sur mes pas, et que je le priais de m'en expliquer le motif.—«Vous le saurez, me répondit-il d'une voix sombre; mais comme ce que j'ai à vous dire est très-important, rendez-vous ce soir à minuit en ces lieux; nous ne craindrons pas d'être surpris, et vous y apprendrez ce qui vous intéresse.—Pourquoi pas tout de suite? lui dis-je, surpris du ton avec lequel il me parlait.—Non, répondit-il; à minuit vous saurez tout; mais n'y manquez pas! il y va de votre vie!...» Il s'éloigna en disant ces mots, et me laissa dans un étonnement que je ne puis vous dépeindre.

»Serais-je découvert? me dis-je lorsque je fus seul; dois-je aller à ce rendez-vous?... Je balançai longtemps; enfin, réfléchissant qu'il m'avait dit que ma vie en dépendait, je présumais qu'il ne voulait me livrer que dans le cas où je lui manquerais de parole, et je résolus d'être exact à l'heure indiquée.

»A minuit j'étais au lieu dit, à cent pas du château; je ne tardai pas à voir mon homme s'avancer vers moi. Il me mena sur un banc au pied d'un arbre, et me tint ce discours:—«Vous êtes Autrichien, et par conséquent en guerre avec les Russes; vous n'avez pas le sou, et vous n'attendez qu'une occasion favorable pour retourner dans votre patrie. Si vous étiez reconnu, vous seriez sur-le-champ mis à mort; je puis, moi, vous livrer à vos ennemis et vous faire conduire au trépas; c'est ce que je ferai, si vous ne consentez pas à ce que je vais vous proposer.»

»Je vis que j'avais affaire à un scélérat; mais ma vie était entre ses mains, et il fallait dissimuler. «Qu'exigez-vous de moi? lui dis-je.—Le voici, me répondit-il: il existe, dans ce château que vous voyez devant nous, un enfant de trois à quatre ans; son existence contrarie diverses personnes: nous aurions pu lui donner la mort nous-mêmes; mais j'ai jeté les yeux sur vous, parce que ce meurtre, commis dans le château, aurait peut-être donné des soupçons.»

»Je frémis d'horreur à ce discours; mais je cachai mon indignation, et le scélérat continua: «Il est inutile que vous connaissiez les motifs de cette vengeance, je vous engage même à ne jamais vous en informer, car cette curiosité vous coûterait la vie; et, si dans quelques années vous étiez tenté de revenir dans ce pays (car je présume que vous retournerez en Autriche dès que la paix sera faite), je vous préviens que vous feriez une démarche inutile, car ce château sera abandonné, et vous n'y trouverez plus personne. Ainsi, décidez-vous et voyez si vous voulez faire ce que j'exige de vous; vous en serez récompensé largement: si vous refusez, au contraire, je vais vous dénoncer aux Russes qui occupent ce pays, et vous ne pourrez échapper à la mort.—Il n'y a pas à balancer, lui dis-je, j'accepte.—C'est fort bien; en ce cas, suivez-moi, je vais vous livrer l'enfant.—Quoi! sur-le-champ?...—Sans doute, le plus tôt sera le mieux.»

»Je suivis, en frémissant, le scélérat qui me jugeait capable de seconder son odieux projet. Il me conduisit dans l'intérieur du château: un silence profond y régnait. Arrivé dans une salle basse, il me laissa en me disant d'attendre son retour. Je restai seul quelques minutes; j'écoutais attentivement si je n'entendais rien qui pût m'instruire; mais un calme profond et extraordinaire me fit juger que l'homme qui m'avait introduit l'habitait seul, et j'avoue qu'alors je formai le projet de délivrer la terre de ce monstre et de sauver son innocente victime; mais je fus trompé dans mon espoir: mon homme revint tenant un enfant dans ses bras: il était suivi d'un autre personnage qui était masqué, et qui me regardait sans parler. «Tiens, voilà l'enfant et une bourse pleine d'or, me dit mon premier introducteur; tu sais ce que tu as à faire, va, sors de ce château, et songe bien que, si tu n'exécutes pas nos ordres, la mort suivra de près ta trahison.»