Les démarches que le colonel fut obligé de faire traînèrent plus en longueur qu'il ne l'aurait cru. On lui avait déjà accordé la permission de voir d'Orméville; mais il ne voulait se présenter à lui qu'en lui apportant sa grâce. Quelle conduite généreuse envers un homme qui avait été son rival... qui l'avait privé de l'amour d'une femme qu'il adorait, et qui allait encore lui enlever celui qu'il regardait comme son fils!... Il existe peu d'hommes comme le colonel!

Enfin, après plus de trois mois passés en démarches et en sollicitations, le colonel Framberg obtint la liberté du père de Henri. Quel moment pour son âme généreuse! avec quelle ivresse il se rendit à la prison! le sentiment d'une bonne action le paya amplement de toutes les peines qu'il s'était données. D'Orméville n'attendait plus sa grâce: le malheureux, assis dans un coin de sa prison, pensait à sa Pauline; le chagrin qu'elle devait éprouver augmentait la tristesse de sa situation. Tout à coup les portes de sa prison s'ouvrent; un homme qu'il ne connaît pas, mais dont la figure annonce la bonté, se présente devant lui, (le lecteur se doute bien que c'est le colonel); il se jette, en entrant, dans les bras de d'Orméville; celui-ci, étonné, ne sait que penser de tout ce qu'il voit. «Embrassons-nous d'abord, lui dit le colonel, nous ferons connaissance après; en attendant, voici votre liberté. Je suis le colonel Framberg, et c'est moi qui l'ai obtenue.»

D'Orméville ne sait s'il est bien éveillé; le nom du colonel, le mot de liberté le frappent au point de le rendre immobile; mais le colonel, qui s'est attendu à sa surprise, l'entraîne hors de la prison, le fait monter avec lui dans sa voiture et se fait conduire à l'hôtel qu'il habite. Pendant le chemin, d'Orméville revient à lui: «Ce n'est point un songe! dit-il; je suis en liberté, et c'est à vous, monsieur le colonel, à vous que je la dois!...—Je conçois votre étonnement, mon cher d'Orméville, et je vais le faire cesser; mais comme le récit que j'ai à vous faire est un peu long, attendons que nous soyons rendus à mon hôtel; nous pourrons y causer sans être interrompus.» D'Orméville y consent, ils arrivent enfin; le colonel fait défendre qu'on les interrompe, et raconte à d'Orméville tous les événements que nous avons déjà rapportés.

Qui pourrait peindre l'étonnement de d'Orméville en apprenant que son fils existe, et qu'il va bientôt l'embrasser? Sa joie tient du délire: il se jette dans les bras du colonel en le nommant son Dieu tutélaire; tout d'un coup il s'arrête; et réfléchit profondément: «Qu'avez-vous? lui dit le colonel; d'où naît votre étonnement?—Auriez-vous un autre fils? lui dit d'Orméville.—Non, je n'ai jamais eu que Henri qui m'en a tenu lieu.—Henri!... plus de doute! c'est lui.—Que voulez-vous dire?—Je connais ce fils adoré!... et le ciel l'a choisi pour me sauver l'existence!—Se pourrait-il?... Henri vous a sauvé la vie!—Dans une forêt, à six lieues de Strasbourg; j'allais être la victime de deux assassins, lorsque la Providence m'a envoyé mon fils pour me sauver la vie.»

D'Orméville était effectivement ce voyageur que Henri avait sauvé. Le colonel Framberg admira les décrets de la Providence, qui avait envoyé le fils au secours du père; ensuite il continua son récit que d'Orméville avait interrompu par ses exclamations. Lorsque ce dernier apprit les amours de Pauline et de Henri, et le chagrin que le colonel éprouvait de cette fatale passion, il l'interrompit en lui disant: «Séchez vos pleurs, mon ami; nos enfants seront rendus au bonheur et à l'amour: apprenez enfin que Pauline n'est pas ma fille.—Elle n'est pas votre fille!... s'écrie le colonel ivre de joie; oh! pour le coup j'en perdrai la tête!... ces chers enfants!... ils ont eu tant de chagrins! Je n'ose encore croire à ce bonheur!...—C'est la vérité, mais je conçois qu'elle a besoin d'explications. Écoutez-moi, et je vais, à mon tour, vous faire le récit de tous les événements qui me sont arrivés depuis le moment où je me séparai de celle que je comptais nommer mon épouse.»

Histoire de d'Orméville.

«En quittant ma chère Clémentine, je me rendis à Vienne pour y offrir mes services à l'Empereur. La guerre était déclarée entre la Russie et l'Autriche. Je n'eus pas de peine à me faire agréer; et, en considération de ma bonne volonté et de ma naissance, je fus bientôt lieutenant dans un régiment de hussards qui allait se mettre en campagne. Je partis avec ma compagnie. Nous rencontrâmes l'ennemi près d'un village entre Novogrodeck et Wilna. La bataille fut sanglante, et les Russes furent défaits, comme je l'appris par la suite; car, ayant reçu un coup de feu au commencement de l'action, je tombai de cheval et fus laissé pour mort sur le champ de bataille.

»Un paysan, qui passa près de moi longtemps après que les deux armées furent éloignées, s'aperçut que je respirais encore; il eut l'humanité de me charger sur son dos et de me porter dans sa chaumière, afin de m'y donner tous les secours que réclamait ma situation.

»Je restai près d'un an chez ce bon villageois, car ce ne fut qu'au bout de ce temps que mes blessures, parfaitement guéries, me permirent de songer à regagner mes drapeaux. Mais pendant ma longue maladie, les hasards de la guerre avaient rendu les Russes maîtres du lieu où j'étais caché; ils avaient établi des postes dans tous les endroits qu'il m'aurait fallu traverser pour retourner en Autriche, et je vis que je ne pouvais quitter le village où j'étais, sans m'exposer à des dangers presque inévitables.

»Que pouvais-je faire?... Ma situation était affreuse; je ne possédais pas la plus petite somme d'argent, et je ne voulais pas être plus longtemps à la charge du brave homme qui m'avait conservé la vie.