«Où suis-je? dit-elle, en portant autour d'elle des regards où se peignaient l'étonnement et la douleur?—Dans un lieu que vous ne quitterez plus désormais sans ma permission, lui répondit Mullern d'un ton sévère.—Quoi! c'est vous, Mullern!... Comment se fait-il?...—Comment il se fait? C'est que je vous ai suivie, mademoiselle, et le ciel a permis que j'arrivasse assez à temps pour prévenir votre forfait!... Mais, me direz-vous, à votre tour, comment il se fait que vous ayez pu vous porter à un tel excès de démence? Quel désespoir agitait donc votre esprit? Quel égarement troublait votre raison?... Vous vous taisez. Parlez, mademoiselle, ce n'est pas par le silence que l'on s'excuse d'un pareil crime; oui, d'un crime, je le répète; et, quel qu'en soit le motif, c'en est toujours un de se défaire de la vie; j'estime les malheureux qui supportent leurs maux avec courage, mais je méprise ceux qui s'en délivrent par une lâcheté.»

Pauline écoutait Mullern attentivement: son discours énergique fit sur elle l'effet qu'il en attendait; il attendrit son âme, et elle versa un torrent de larmes. Dès que Mullern la vit pleurer, il sentit sa sévérité l'abandonner, et s'approcha d'elle pour la consoler. «Allons, je vous pardonne, dit-il en lui prenant la main, mais c'est à une condition...—Quelle est-elle?—C'est que vous allez me dire le motif de votre désespoir; car enfin, il faut bien qu'il y en ait un.—Ah! ne me forcez pas à rougir devant vous par le récit de ma honte!...—Il le faut, vous dis-je; allons, morbleu, du courage.—Vous l'ordonnez!... O mon Dieu! qu'il m'en coûte... Eh bien!...—Achevez.—Je suis...—Vous êtes?...—Je suis enceinte!»

Mullern est anéanti; Pauline se cache le visage dans ses mains. «Vous êtes enceinte!... dit enfin Mullern, en sortant de sa stupéfaction, et vous vouliez vous donner la mort! Malheureuse! vous vouliez donc la donner aussi à l'innocente victime que vous portez dans votre sein? Ah! vous êtes bien plus coupable que je ne le pensais!—Je ne sens que trop mon crime! Mais hélas! cette malheureuse créature que j'aurais privée de la lumière, n'est-elle pas elle-même, avant sa naissance, vouée à la honte et au mépris? Enfant du crime et du malheur, osera-t-elle jamais nommer les auteurs de ses jours?...—Que voulez vous dire?...—Faut-il donc vous apprendre quel est son père!...—Quoi!... Henri!... mon élève! Ah! triple tonnerre! voilà qui me coule à fond! Je n'ai plus d'autre parti à prendre que d'aller me faire friser les épaules par un boulet de quarante-huit.»

L'aveu que Pauline venait de faire avait épuisé le reste de ses forces, et elle retomba sans connaissance sur son lit. Quant à Mullern, ses esprits étaient trop frappés de ce qu'il venait d'apprendre, pour qu'il fût en état de s'apercevoir de ce qui se passait autour de lui. Immobile devant la cheminée, il regardait sans voir, songeait sans penser, souffrait sans sentir, et la nuit s'écoula pour lui sans qu'il fût revenu de cette espèce d'anéantissement.

Des coups redoublés, qui se firent entendre à la porte du château, rappelèrent Mullern à lui-même; il se frotte les yeux comme quelqu'un qui sort d'un songe pénible, regarde autour de lui d'un air surpris, et aperçoit Pauline qui était encore dans le même état. Cette vue lui rappelle tout ce qui s'est passé; deux grosses larmes s'échappent de ses yeux; il les essuie en soupirant, secoue la tête, relève sa moustache, et descend l'escalier avec précipitation.

On continuait de frapper avec violence; le concierge s'habillait lentement; Mullern, impatienté, va lui-même ouvrir la porte. Un courrier lui remet une lettre, et s'éloigne rapidement, en disant qu'il n'y a pas de réponse. Mullern tenait la lettre dans sa main, et pensait à autre chose qu'à la lire, lorsqu'en jetant les yeux sur l'adresse, il reconnut l'écriture de son colonel. «Oh! oh!... dit-il, en se frottant encore les yeux pour s'assurer qu'il ne rêve pas... c'est bien de mon colonel, et la lettre m'est adressée!... Par quel hasard sait-il que je suis dans le château!... et cet animal de courrier qui est reparti comme une bombe! J'aurais dû l'interroger; allons, lisons... Je crois que je tremble pour la première fois de ma vie! si mon colonel sait tout ce qui s'est passé, cette lettre est ma condamnation!... N'importe, j'ai mérité d'être puni, et j'aurai le courage de m'exécuter moi-même si mon colonel me l'ordonne.»

En finissant ces paroles, Mullern ouvre brusquement la lettre, et en parcourt le contenu; bientôt un changement sensible s'opère sur son visage à mesure qu'il lit: des larmes s'échappent des yeux du bon hussard, mais ce sont des larmes de joie, de plaisir, d'attendrissement. A peine a-t-il achevé sa lecture, qu'il se précipite, comme un fou, vers l'escalier qui mène à l'appartement de Pauline. «Vivat! victoire!» crie Mullern, en enjambant, quatre à quatre, les marches de l'escalier. Il arrive enfin dans la chambre de Pauline, que sa femme de chambre avait fait revenir à elle. Elle regarde Mullern avec étonnement; elle ne comprend rien à cette joie extraordinaire. «Tenez, lisez, lisez vous-même, lui dit Mullern, en lui donnant la lettre qu'il vient de recevoir, et vous verrez si j'ai tort d'être au comble de la joie!» Mais, avant d'expliquer au lecteur le motif de la joie subite de Mullern, et le contenu de la lettre qui en est la cause, il faut rejoindre le colonel Framberg que nous avons laissé prêt à partir pour Paris.

CHAPITRE XXI.
BONHEUR.

Le colonel avait écouté attentivement le récit que Henri lui avait fait des aventures de d'Orméville. Son âme noble et généreuse conçut aussitôt le projet de se rendre à Paris, et d'y faire toutes les démarches nécessaires afin de savoir ce qu'était devenu le père de son cher Henri. A la vérité, ce dernier avait déjà fait inutilement cette recherche. Mais Henri ne connaissait personne à Paris; sa jeunesse, d'ailleurs, devait inspirer peu de confiance: le colonel, au contraire, était d'un âge et d'un rang à commander le respect et l'estime. Il se fit donner des lettres pressantes pour les hommes en place, et il espéra obtenir plus de succès dans son entreprise.

Le colonel Framberg fit diligence, et, à son arrivée à Paris, il se mit sur-le-champ en mesure pour commencer les recherches nécessaires, et tâcher de savoir ce qu'était devenu d'Orméville. Ses démarches eurent le plus prompt succès; le ministre apprit au colonel que celui qu'il cherchait était enfermé à la Force, une des principales prisons de la capitale. D'Orméville avait été arrêté à son arrivée à Paris, et la peine de mort, à laquelle il avait été condamné, avait été commuée en dix années de prison, ce qui était déjà une grande faveur; et comme les personnes qui en voulaient à d'Orméville n'existaient plus, il espérait bientôt recouvrer sa liberté; mais il aurait fallu que le prisonnier eût en France quelqu'un qui s'intéressât à lui et fît les démarches nécessaires pour son élargissement: malheureusement il n'y connaissait personne, et il aurait probablement passé en prison le temps qui lui était fixé, si le hasard ne lui eût envoyé un protecteur puissant dans la personne du colonel. Celui-ci s'occupa aussitôt de faire rendre la liberté à d'Orméville, dont la faute n'avait pas été assez grave pour lui mériter tant de rigueur, et qui avait assez souffert par un exil de vingt ans.