«Elle est partie tout à l'heure, m'a-t-on assuré, se disait Mullern en galopant, ainsi elle ne peut être encore bien loin; j'aurais dû attendre Franck, le prévenir!... mais aussi ce diable d'homme m'avait tant impatienté!...»
Comme Mullern achevait ces réflexions, il lui sembla entendre des cris à quelque distance; il court vers l'endroit d'où ils partaient, et aperçoit une chaise de poste arrêtée. «Voyons, se dit Mullern: serait-ce celle que je cherche?» Aussitôt il fait aller son cheval ventre à terre; il approche et distingue une femme qui veut s'élancer hors de la voiture, et qui en est empêchée par un homme qui s'oppose à sa fuite. Cette femme c'est Pauline, et Mullern reconnaît dans cet homme un de ceux qui, la veille, ont pris tant de plaisir à l'écouter. «Ah! double traître! tu vas me le payer, dit notre hussard en s'avançant vers lui; mais comment se fait-il que cette voiture soit arrêtée? Il faut qu'il y ait un motif.» Le bruit de deux épées qui se croisent fait tourner la tête à Mullern, et il voit deux hommes se battant avec acharnement. «Bon! dit-il, un des deux est le défenseur de Pauline!...» Mais notre hussard, embarrassé, ne sait de quel côté porter ses pas; enfin il pense qu'il faut d'abord sauver celui qui expose sa vie pour protéger Pauline. Il court donc du côté des combattants... Mais, ô nouvelle surprise! l'un est M. de Monterranville que Mullern avait tant d'envie d'assommer, et l'autre, bonheur inespéré! c'est son cher Henri, après lequel il soupirait depuis si longtemps!
Par quel hasard se trouvait-il là, et si à propos, pour empêcher sa Pauline d'être enlevée par un scélérat qui voulait sa perte? C'est ce que nous allons apprendre au lecteur dans le chapitre suivant; mais, pour cela, il faut remonter au moment où notre héros s'est éloigné si brusquement du château.
CHAPITRE XXIV.
COURT ET TRISTE.
On doit se rappeler que Henri s'éloigna du château au milieu de la nuit, et dans un état d'égarement qui ne lui permettait pas de réfléchir où il allait, ni de songer à ce qu'il pourrait devenir.
Le souvenir de son crime troublait sa raison et oppressait son âme. «O mon Dieu! disait-il, vous qui m'avez donné un cœur pour aimer avec passion, et une âme trop faible pour surmonter une tendresse criminelle, arrachez-moi la vie, ou éloignez de ma pensée l'image de celle qui fait mon supplice et mon bonheur, et que ma faute conduira peut-être au tombeau!»
Après avoir marché toute une journée à travers les champs, Henri, ne pouvant plus résister à la fatigue, s'arrêta dans une cabane de bûcheron. Il était alors au milieu de la forêt Noire, à peu de distance de Freudenstadt. Le pauvre Henri, qui sortait d'une longue maladie, n'était pas en état de supporter un aussi grand chagrin, et à peine fut-il chez le bon paysan, qu'il retomba malade une seconde fois. Cependant, en entrant chez son hôte, Henri lui avait défendu de dire qu'il logeait un voyageur chez lui, et celui-ci avait religieusement gardé son secret. Voilà pourquoi Mullern, dans ses fréquentes excursions, n'avait pas découvert Henri chez le bûcheron.
Ce bon hussard ne se doutait guère que son cher élève était aussi près de lui; qu'une fièvre brûlante le consumait, et qu'abattu par le chagrin et les souffrances, il n'avait pour le soulager qu'un misérable bûcheron, manquant lui-même de tout; Mullern aurait volé auprès de lui afin de veiller sur ses jours, mais le destin en ordonnait autrement.
Au bout de six semaines, Henri se trouva en état de quitter la forêt Noire. Il dit adieu à son hôte, et partit sans savoir où il irait. Voulant pourtant s'éloigner du château de Framberg, il prit la route de France, et s'arrêta quelque temps à Strasbourg. Il alla loger dans la maison où il avait retrouvé sa chère Pauline, dans cette maison où il avait passé les plus heureux instants de sa vie auprès de celle qu'il nommait alors son épouse.
Après y être resté deux mois, notre jeune homme résolut, pour se distraire, de se rendre à Paris. Son dessein était aussi de recommencer dans cette ville ses recherches sur son père, qu'il brûlait de connaître et d'embrasser. Il ignorait que son généreux bienfaiteur s'était chargé de ce soin, et qu'il venait de réussir dans son entreprise.