Mais Madeleine soupire; Ernestine la regarde et lui dit: «Qu'est-ce donc qui te fait soupirer, Madeleine?...—Moi.... mon Dieu rien... On peut soupirer quelquefois sans avoir du chagrin.—Pourtant, depuis quelques jours.... tiens, depuis que tu as passé la journée sous ton vieux chêne, il me semble que tu n'es plus la même; tu es plus triste... tu ne ris jamais... je te trouve changée aussi... Madeleine, si tu as quelques peines, ce serait bien mal de ne pas me les confier.—Non, madame, je vous assure que je n'ai rien.—Pourquoi donc aussi m'appelles-tu madame à présent; est-ce que je ne suis plus ton amie?....—Oh! si.... vous êtes ma bonne.... ma meilleure amie!...—Eh bien! ne soupire donc plus ainsi!.... Qui pourrait te causer du chagrin; à toi?... Ah! Madeleine, j'espère que tu seras heureuse!... plus heureuse que...»
Madame de Noirmont n'achève pas sa phrase; elle baisse la tête et semble absorbée; au bout d'un moment, faisant un effort pour chasser ses pensées, elle s'écrie: «Je ne sais... je m'ennuie aujourd'hui.... Ces longues séances que je donne à M. Dufour depuis plusieurs jours... ah! j'en ai mal aux nerfs... Il est cruellement lent pour faire un portrait, M. Dufour!... Il paraît que ces messieurs passeront toute la soirée au billard... Comme c'est amusant! M. de Noirmont abuse de la complaisance de M. Victor!... Ah! que je m'impatiente ce soir!... Tiens, rentrons, Madeleine; je me déplais même dans ce jardin... Je ne suis bien nulle part. C'est ce maudit portrait qui me rend malade.»
Ernestine et Madeleine retournent au salon. Victor descend enfin du billard; il vient s'asseoir près d'elles, mais alors mademoiselle Pomard en fait autant; puis son frère et M. de Noirmont descendent. La conversation devient générale. Madeleine seule a la liberté de ne rien dire; en ce moment elle est plus heureuse qu'Ernestine, qui est forcée de prendre part à la conversation et d'avoir l'air de s'amuser.
Le soir, Dufour, qui est redevenu amoureux de mademoiselle Clara, la ramène avec son frère jusqu'à leur demeure. En chemin, le peintre s'est émancipé jusqu'à baiser la main de la demoiselle, pendant que le frère fixait les étoiles. Le portrait qu'il a entrepris a naturellement expliqué pourquoi on ne l'a pas vu de la semaine; mais il ne s'éloigne des Pomard qu'après leur avoir promis d'aller bientôt les visiter.
En rentrant chez elle, mademoiselle Clara s'écrie en sautillant: «Il m'a baisé la main; et certainement, mon frère, si vous n'aviez pas été là, il aurait été plus loin.—En ce cas, dit M. Pomard, demain j'écrirai à mon tailleur à Laon, pour qu'il me fasse un habit neuf que je veux avoir le jour de ton mariage.»
Le lendemain, après avoir donné à Ernestine une séance plus courte qu'à l'ordinaire, ce dont son modèle est loin de se plaindre, Dufour dirige ses pas vers le village de Gizy, en se disant tout le long du chemin: «Oui, j'épouserai mademoiselle Clara... Non; au fait, je crois que je ferai mieux de ne pas pousser plus loin mes galanteries. Nous allons voir, au reste, comment elle me répondra ce matin..... Mais qui est-ce qui m'assure qu'elle ne mentira pas?... Je crois que j'aurais tort de me marier... pourtant cette femme-là me convient.»
C'est dans cette incertitude que Dufour arrive devant la demeure des Pomard, et il entre sans savoir encore ce qu'il veut faire.
«Monsieur et mademoiselle sont sortis, dit Gertrude; ils sont allés voir madame Bonnifoux, qui a été indisposée cette nuit,... mais ils vont revenir bientôt.—Je vais les attendre, dit Dufour; je me promènerai dans le jardin... Faites vos affaires, Gertrude, ne vous occupez pas de moi.»
La domestique retourne laver son linge à un petit ruisseau voisin. Dufour se promène quelque temps dans le jardin, puis il entre dans la maison pour se reposer. Au rez-de-chaussée, est une salle à manger, donnant d'un côté sur un salon, de l'autre sur la chambre de mademoiselle Clara. Cette dernière pièce est ouverte, Dufour passe la tête, puis avance un pied, et enfin se permet d'entrer dans l'asile mystérieux. Il considère les chaises, le lavabo et le lit placé au fond d'une alcôve, en se disant: «Ah! si tout cela pouvait parler... j'apprendrais peut-être bien des choses!... C'est étonnant, comme la chambre d'une demoiselle me donne des idées polissonnes!... et une demoiselle de vingt-neuf ans... peut-être trente ans même... qui a l'humeur si facétieuse... Dois-je l'épouser?....... Que c'est bête d'être indécis comme cela!.... Oh! parbleu, je ne le serais plus, si je savais au juste à quoi m'en tenir, et ce que Clara pense de moi... Ils ne reviennent pas;... la bonne est sortie, à ce qu'il paraît;.... j'ai envie de m'en aller aussi.»
Tout-à-coup une idée se présente à l'esprit de Dufour. Il pense qu'en se cachant dans la chambre de mademoiselle Pomard, il ne pourra manquer d'entendre ce qu'elle dira de lui avec son frère. Ce projet lui sourit, l'enchante. Comme mademoiselle Clara ne reste pas continuellement dans sa chambre, il croit qu'il lui sera facile de s'évader; si l'on ferme la porte, il sortira par la fenêtre qui donne sur le jardin. On ne se doutera de rien, car la bonne peut le croire parti, et on sera loin de penser qu'il s'est caché dans la maison.