En disant cela, M. Pomard reste en contemplation devant le nez de Dufour; celui-ci le lui laisse regarder long-temps, et répond enfin d'un air indifférent: «Je comprends alors pourquoi vous ne vous mariez pas.»
Quand le peintre cause avec mademoiselle Clara, celle-ci va encore plus directement au but.—«Avez-vous laissé quelque inclination à Paris?» dit-elle en riant à Dufour.—«Non, mademoiselle, aucune.—Oh! c'est bien étonnant; on assure que les artistes sont si mauvais sujets!...—On les flatte, mademoiselle; il y en a de très-raisonnables, et je suis du nombre.—Ce n'est pas cela qui m'aurait empêché d'aimer un artiste... au contraire... Je crois que j'aurais été contente d'être la femme d'un homme de talent... d'un peintre distingué... C'est gentil d'entendre dire à son oreille: Voilà la femme de M. un tel, qui fait de si jolis tableaux!... Mais, oui, ça peut être fort gentil.
»—Ces gens-là me mettent au pied du mur.» dit Dufour en quittant le frère et la sœur. La méfiance du peintre augmente encore quand il s'aperçoit que Pomard le laisse souvent en tête-à-tête avec mademoiselle Clara. «Est-ce qu'il veut que je fasse un enfant à sa sœur, pour me forcer ensuite à l'épouser? se dit Dufour; mais je ne l'épouserai que si cela me convient, et je me tiendrai sur mes gardes.»
Enfin, un matin qu'il se rendait chez les habitans de Gizy, en entrant à l'improviste dans le salon, Dufour aperçoit mademoiselle Clara qui achevait de mettre son corset; il referme bien vite la porte, et se sauve à toutes jambes, persuadé que c'était un coup monté pour le faire succomber à la tentation.
A la suite de cette visite, Dufour est toute la semaine sans remettre le pied chez les Pomard. Le frère et la sœur ne savent ce que cela veut dire.
Pour se distraire de ses amours, Dufour a commencé le portrait de madame de Noirmont. Ernestine n'a consenti qu'avec regret à se faire peindre, car elle devine que les longues séances qu'il faudra donner emploieront une partie de la journée, et ce n'est qu'alors qu'elle peut se trouver seule avec Victor. M. de Noirmont ne va plus à la chasse, le soir il ne sort pas; quoiqu'il ne soit pas précisément jaloux, il semble observer davantage la conduite de sa femme; peut-être a-t-il remarqué les changemens de son humeur et en cherche-t-il la cause. Enfin, les instans où l'on peut se voir sont chaque jour plus rares, et l'on sait que la difficulté donne une nouvelle force aux désirs. C'est ce qu'Ernestine et Victor éprouvent; c'est ce que leurs yeux se disent, à défaut de pouvoir se parler autrement.
Mais M. de Noirmont est bien aise que Dufour fasse le portrait de sa femme; il a fallu céder; et l'on passe à poser des momens que l'on désirerait mieux employer. Aussi le peintre se plaint-il de l'air sérieux de son modèle, et pour achever de désoler Ernestine, M. de Noirmont répète souvent à Dufour: «Mettez à votre ouvrage le temps que vous voudrez; rien ne presse... ma femme vous donnera autant de séances que vous en désirerez.»
M. Pomard et sa sœur, ne voyant plus venir Dufour, se décident à se rendre à Bréville. Lorsqu'ils arrivent, M. de Noirmont est au billard avec Victor. Dufour est seul avec les dames; il est très-embarrassé en apercevant mademoiselle Clara. Ernestine est pensive, et depuis plusieurs jours les traits de Madeleine portent l'empreinte de la plus profonde mélancolie.
M. Pomard salue avec sa gravité ordinaire et se hâte de monter au billard, en répondant d'un air sec au bon soir gracieux de Dufour. Mais mademoiselle Clara n'a pas la fermeté de son frère; c'est en vain qu'elle veut avoir l'air fâché; un mot, un geste la fait rire. Elle et Dufour se sont rapprochés; bientôt ils ont tout le loisir de causer, car Ernestine vient de quitter le salon et de prendre le bras de Madeleine en disant: «J'étouffe ici; allons faire un tour de jardin.»
Les deux amies se promènent long-temps sans parler. Quand on a beaucoup à penser, le silence est souvent un plaisir; il n'y a que les sots qui ne comprennent pas ce plaisir-là.