CHAPITRE V.
Un expédient de Dufour.
Les assiduités de Dufour avaient, il est vrai, été reçues de la meilleure grâce par la sœur de M. Pomard. Quand on approche de la trentaine et que l'on est encore demoiselle, on ne manque jamais de dire dans le monde: «Je ne veux pas me marier; je serais bien fâchée de me marier!» mais qu'il se présente un galant qui ait les allures d'un épouseur, il faut voir alors tout le manége, toutes les peines que se donne, pour le fixer, cette même demoiselle qui ne voulait jamais se marier.
Dufour n'est pas ce qu'on appelle un joli garçon, mais sa figure n'est point désagréable; il est jeune encore; c'est un artiste, un paysagiste distingué; et mademoiselle Clara ne cesse de répéter qu'elle est folle des artistes, et que les peintres ont tous de l'esprit.
M. Pomard, qui a eu le temps de penser à marier sa sœur et qui n'y est point encore parvenu, comble le peintre d'avances, de politesses; il l'a engagé à venir voir sa petite propriété, et Dufour s'est déjà rendu plusieurs fois chez M. Pomard, qui, alors, trouve toujours quelque prétexte pour laisser Dufour seul avec sa sœur, afin qu'il ait le loisir de faire sa déclaration.
Mais les peines qu'on se donne pour se faire bien venir des gens produisent quelquefois un effet contraire: il y a des personnes dont la politesse nous assomme, dont les complimens nous font fuir, dont les petits soins nous impatientent; nous sommes de bien drôles de créatures! Pour qu'on nous plaise, il ne faut pas qu'on ait l'air de vouloir, à toute force, être de nos amis; pour que la société de quelqu'un nous soit agréable, il ne faut pas que ce quelqu'un soit sans cesse sur notre dos. Il n'y a que l'amour et l'amitié véritables qui ne soient jamais importuns, et encore doit-on éviter la satiété.
M. et mademoiselle Pomard, qui n'ont pas étudié le caractère de Dufour, croient avancer les affaires en l'engageant souvent à venir les voir, en lui témoignant le désir de se lier plus intimement avec lui; mais Dufour, qui se méfie de tout le monde, même des personnes qui lui plaisent, commence à trouver singulier que le frère et la sœur se jettent presque à sa tête, et ses sentimens pour mademoiselle Clara se refroidissent à mesure que les yeux de la demoiselle deviennent plus tendres pour lui.
M. de Noirmont, qui n'habite que depuis peu à Bréville, n'a pu donner à Dufour de minutieux détails sur la famille Pomard; il lui a appris cependant que mademoiselle Clara devait avoir quinze cents livres de rente et un trousseau superbe, parce que c'est une chose que son frère ne manque jamais de dire quand il va deux fois dans la même maison.
«Quinze cents livres de rente, vingt-neuf ans, un caractère agréable et un nez à l'antique, tout cela me convient assez, se dit Dufour; mais je veux savoir si la demoiselle n'a pas déjà eu quelques intrigues. Je ne veux pas être trompé; j'aimerais mieux qu'elle m'avouât franchement ce qui en est, que de croire épouser une vierge, et puis ensuite de découvrir qu'on m'a joué... et de voir ricaner les voisins... Comment m'assurer si mademoiselle Pomard n'a jamais eu de faiblesses?... C'est fort difficile!... Je ne peux pas demander cela à son frère.... Avec son originalité et ses distractions, il est très-susceptible;... il serait capable de se fâcher. Le demander à sa sœur... encore moins!..... Les femmes n'avouent jamais ces choses-là: ce n'est pas comme nous; avant de nous marier nous ne craignons pas de convenir que nous avons eu des maîtresses.... Nous sommes très-francs, nous autres...
»—C'est une triste chose que de rester garçon,» dit quelquefois M. Pomard en regardant fixement son nouvel ami.—Oui.... cela finit par ennuyer, répond Dufour; mais pourquoi donc ne vous mariez-vous pas, vous, mon cher monsieur Pomard?—J'y pense depuis long-temps... mais tant que ma sœur ne sera pas établie, j'aurai de la peine à la quitter... aussi je serais charmé de la voir s'attacher à un galant homme.... car je suis certain qu'elle rendra très-heureux le mari qu'elle aura.»