»—Monsieur,» répond le peintre en s'inclinant, «je vous remercie beaucoup de votre politesse, mais je n'accepte jamais à dîner que des personnes que je connais, et je n'ai pas encore l'avantage d'être de vos amis.—J'espère que vous voudrez bien le devenir, monsieur.—C'est beaucoup d'honneur que vous me faites, mais alors seulement j'accepterai vos invitations.—Ah! monsieur Dufour... je vous en prie.
»—Mon cher de Bréville,» dit Victor en interrompant le jeune homme, «vos instances seront vaines; vous ne connaissez pas Dufour; il est fort bon garçon, mais un peu susceptible, surtout quand il ne connaît pas les personnes. Je suis cette fois de son avis: que vous nous invitiez à déjeûner, à dîner chez vous tant que vous voudrez, c'est fort bien; mais en partie de campagne, de plaisir, il faut toujours que chacun paie son écot; on est plus libre alors, et on s'amuse mieux.—Allons, messieurs, je n'insiste plus.»
Pendant cette conversation, M. de Saint-Elme a demandé des cure-dents et a paru très-occupé de sa bouche. On apporte du champagne; il le verse, en donnant à ces messieurs des leçons sur la manière de faire sauter le bouchon.
On demande la carte: elle se monte à 66 francs. Victor et son ami jettent chacun 17 francs sur la table; Dufour remarque que le bel homme ne jette rien, et se hâte de se lever, laissant le jeune de Bréville solder le garçon.
Le jour commence à tomber lorsque ces messieurs retournent dans le parc. Ils se dirigent vers le bal, qui est commencé depuis long-temps. Il y a foule à la danse, où la société est très-mêlée. Ce c'est que lorsque la soirée est avancée que les bals champêtres deviennent jolis, parce qu'alors ils ne se composent plus que de personnes à équipages et de celles qui habitent des compagnes aux environs.
Armand cherche la jolie femme qui lui a donné rendez-vous. Le beau Saint-Elme semble bien aise de se faire voir. Il entraîne le jeune Bréville à travers la foule, perce les groupes, traverse les quadrilles, et ne demande jamais excuse.
«Mon cher Victor,» dit Dufour après avoir traversé deux fois le bal, «est-ce que tu tiens à rester ici?—Pas du tout!—Quant à moi, je t'avoue que je ne me soucie pas d'avoir l'air, d'être le carlin de M. de Saint-Elme. Je suis venu à Saint-Cloud pour m'amuser: allons dans le parc; laissons ces messieurs. Le plus jeune ne pense qu'à ses amours; quant à l'autre.... je crois qu'il est difficile de savoir ce qu'il pense.—Monsieur Saint-Elme ne te plaît pas?—C'est que je trouve qu'il a une suffisance qui frise l'impertinence.—Il a de l'esprit.—Oui... ou du moins il a du jargon, de la mémoire... ce qui n'est pas du tout la même chose. Combien de fois, dans le monde, n'ai-je pas entendu vanter l'esprit de gens qui n'avaient que ce babil, ce jargon de société, sous lequel on est tout étonné de ne trouver que du vide lorsqu'on veut creuser plus avant!—Tu conviendras, au moins, qu'il est instruit, qu'il a des connaissances....—Des connaissances!... parce qu'il parle sur tout et qu'il se sert adroitement des mots techniques, sait le langage des artistes, des ateliers... Cela ne me prouve pas encore qu'il soit véritablement instruit. Ceux qui le sont réellement n'ont pas l'habitude de vous jeter ainsi leur science au nez.... ils la gardent pour eux. Mais beaucoup de gens apprennent la superficie des choses pour pouvoir parler de tout, faire les connaisseurs, et imposer à la multitude, qui accorde toujours de l'esprit, de l'érudition aux bavards, tandis que c'est justement des bavards dont il faut se méfier, parce qu'ils sont naturellement menteurs. Je ne dis pas que M. Saint-Elme ne soit point un homme d'esprit, et qu'il n'ait pas vraiment de l'instruction; je ne le connais pas encore assez pour le juger. Je trouve seulement qu'il tranche sur tout, et vous coupe à chaque instant la parole pour débiter des fadaises ou des histoires qu'il semble faire en parlant. Toi, tu écoutes cela avec un sang-froid étonnant; tu as l'air de croire tout ce qu'on te dit.
»—Et pourtant, mon cher Dufour, je ne suis pas plus crédule que toi; mais que veux-tu, cette habitude de vous couper la parole est si commune dans le monde!.... Il y a tant de gens qui se croient apparemment seuls bons à entendre, puisqu'ils ne veulent jamais laisser parler les autres!.... Il y en a qui le font sans intention, sans s'apercevoir de leur manque de savoir-vivre: ce que vous leur contez ne vaut jamais ce qu'ils vont vous dire. Si vous parlez d'un événement qui vous est arrivé, cela leur rappelle sur-le-champ dix événements beaucoup plus drôles, et ils ne vous laissent pas le temps d'achever pour vous conter les leurs. Ah! mon pauvre Dufour, s'il fallait se fâcher de tout cela, on aurait trop à faire! Moi, qui ne suis pas bavard, je laisse les autres dire; et ce qu'il y a de mieux, c'est que j'ai l'air de les croire. Ça leur fait tant de plaisir et à moi si peu de peine!... Le mot de mademoiselle Gaussin peut s'appliquer souvent.—Je n'ai pas ta patience; je ne suis pas bavard, mais quand je parle, je veux qu'on me laisse finir.—Ah! c'est entre amants qu'il est permis de s'interrompre... de se couper la parole! Cela prouve qu'on a beaucoup de choses à se dire.—C'est juste.... Entre époux on ne se la coupe jamais!...»
Tout en causant, Victor et Dufour se sont éloignés du bal. La grande allée du parc commence à être moins cohue. Les habitants de la rue Saint-Denis et Saint-Martin, qui veulent ouvrir de bonne heure leur boutique le lendemain, sont déjà en coucou sur la route de Paris. Beaucoup de couples vont achever la fête dans une partie du parc moins fréquentée; il ne reste plus que la grosse gaieté en déshabillé, en bonnet rond, se promenant encore par bandes de dix ou douze, comme le matin; puis les jeunes gens qui veulent faire des farces, comme M. Pinçon; puis les grisettes, qui cherchent des aventures; puis les garçons tailleurs, qui chantent en chœur; puis enfin les personnes qui veulent respirer l'air, après n'avoir pris que de la poussière.
«Sais-tu bien, Victor, que j'ai déjà dépensé vingt francs aujourd'hui» dit Dufour en tâtant son gousset: «dix-sept pour dîner, deux francs de voiture, et vingt sous de macarons à la reine....—Et tu ne t'es pas amusé pour ton argent?...—Je ne dis pas; mais vingt francs, et nous ne sommes pas encore à Paris!.... Toi, tu es riche!.... Tu as un père qui a huit mille livres de rente... Tu es fils unique!.... Tu t'en moques!—Dieu merci! mon père, quoique âgé de soixante ans, se porte à merveille; j'espère bien ne pas hériter de long-temps!—Je le crois.... Je connais ton cœur; je sais que tu aimes tendrement ton père. Mais je veux dire que M. Dalmer, qui vit retiré dans sa campagne près d'Orléans, ne dépense pas le quart de son revenu, et qu'il t'envoie de l'argent quand tu en veux...—Oh! quand je veux!... c'est beaucoup dire!.... Mon père n'est pas content de moi, parce que je n'ai pas voulu épouser une demoiselle fort riche qu'il me destinait.... Elle n'était pas mal... mais des manières de province et une prétention!... Cela ne me convenait pas. D'ailleurs, j'ai tout le temps de me marier... Tiens, vois donc ces deux femmes devant nous; leur tournure est assez gentille.—Oh! ce sont des grisettes.... et moins que cela peut-être.—Doublons le pas pour voir leur figure.»