Les deux amis marchent plus vite pour dépasser deux femmes en chapeaux de paille, et mises assez modestement, qui se promenaient dans le parc, s'arrêtant souvent devant les boutiques et causant assez haut pour être entendues à quelques pas.

Il était nuit, les boutiques seules éclairaient la promenade, il n'était pas facile de distinguer des traits sous un chapeau.

«Elles sont laides, dit Dufour.—Non, elles sont gentilles, dit Victor.—Deux femmes qui se promènent sans homme à près de dix heures dans le parc de Saint-Cloud, ça ne peut pas être grand'chose.—Que nous importe, nous ne voulons pas en faire nos maîtresses.... mais nous pouvons rire un instant avec elles.—Pour rire un instant, passe!.... Quant à moi, ça n'ira pas plus loin.—Restons à côté d'elles..... nous les entendrons causer.

»Lisa, il faudra bientôt nous en aller..... je crois qu'il est tard....—Oh! nous avons le temps!.... pour une fois qu'on vient à Saint-Cloud, il faut bien s'en donner un peu!... tant pire, nous sommes parties de Paris à six heures, nous sommes arrivées à sept et demie; à peine si nous avons vu quelque chose!.... attends, que je m'achète du pain d'épices.—Tu en as déjà mangé deux morceaux.—J'en veux encore, tant pire!...»

Mademoiselle Lisa achète un carré de pain d'épices qu'elle mange en se promenant. Pendant qu'elle a fait cette emplette, pour mieux voir ces demoiselles, Victor a acheté des macarons, et Dufour un mirliton.

«Eh bien!... tu les a vues, dit Victor; elles ne sont pas mal.—Pas bien non plus!...—Tu es trop difficile.—Tu ne l'es pas toujours assez, toi.—Parbleu! pour ce que j'en veux faire... Chut... écoutons... on parle.....

»—Comme ce monsieur dans le coucou était galant avec moi, je suis sûre que c'était un homme comme il faut, il sentait le musc!—Oh! qu'est-ce que ça prouve? mon cousin le coiffeur sent toujours la vanille et le jasmin, ça ne l'empêche pas de battre sa femme et ses enfants, et d'être un mange-tout.—Oh! ma chère, ton cousin ne sent pas le musc, ce n'est plus du tout la même chose. Si tu n'avais pas eu l'air si maussade avec l'ami de ce monsieur... certainement que... enfin... ces messieurs nous auraient peut-être procuré beaucoup d'agrément ce soir...—Ah! bien obligée!... Il était gentil l'ami... il avait des mains noires comme un chaudron... Moi, si je fais une nouvelle connaissance, je veux d'un amant qui ait des gants; c'est ça qui est distingué!—Oh! Estelle, tu fais la bégueule... on ne peut jamais s'amuser avec toi!... Dieu, comme ce pain-d'épices me creuse!... j'ai toujours faim; je vais en acheter encore un morceau.—Tu te feras mal.—Tant pire.

»—Mon cher Victor,» dit tout bas Dufour, «je te préviens que je ne ferai pas la cour à celle qui mange tant de pain-d'épices... ça ne me séduit pas du tout.—Attends... elles s'aperçoivent que nous nous arrêtons encore.—Oh! tu peux te présenter avec tes macarons; à coup sûr, tu seras bien accueilli. Moi, je vais leur parler en musique.»

Les deux demoiselles se remettent à marcher, mais en parlant plus bas cette fois. Dufour joue femme sensible sur son mirliton, et Victor croque des macarons en s'écriant: «Voilà des masse-pains délicieux!...

»—Dieu! qu'il fait beau ce soir,» dit mademoiselle Lisa après avoir jeté un petit coup-d'œil de côté.—«Oui, mais je veux m'en aller... Demain nous nous éveillerons tard, et madame nous grondera.