»—Ce sont des femmes de chambre!» dit Dufour en interrompant son air.

«Bah!» reprend celle qui mange le pain-d'épices, «nous arrivons toujours les premières au magasin.

»—Alors ce sont des bordeuses de souliers,» dit le peintre, et il abandonne Femme sensible pour jouer: «C'est demain la Saint-Crépin, mon cousin.

»—D'ailleurs,» reprend mademoiselle Lisa, «on peut bien s'émanciper une fois par hasard... C'est étonnant, j'ai toujours faim... Madame n'en trouvera pas de douzaines comme moi pour trotter avec des cartons dans tous les coins de Paris.

»—Ce sont des modistes, dit Victor.—Alors c'est une autre chanson... il faut jouer: Tu n'auras pas ma rose.

»—Qu'est-ce donc que ce fluttayot qui nous poursuit avec son mirliton?» dit mademoiselle Estelle.—«Ma chère, ce sont des messieurs très-bien couverts... ils nous suivent depuis mon troisième pain-d'épices... nous avons fait leur conquête... tiens-toi donc droite... s'ils pouvaient nous ramener en voiture!...—Ah! moi, j'ai peur des hommes le soir!...—Est-elle bête!... est-ce qu'un homme est autrement fait pour que le soir?...»

Pendant ce dialogue, qui avait été dit très-bas, Victor a ouvert son sac de macarons, il vient le présenter à mademoiselle Lisa en lui disant: «Si vous vouliez en accepter quelques-uns, mademoiselle, je les ai achetés à votre intention.»

Mademoiselle Lisa fait quelques façons, mais enfin elle plonge sa main dans le sac de macarons; son amie en fait autant, et la connaissance est bientôt établie. Pendant que Victor cause avec les deux demoiselles, Dufour s'obstine à rester en arrière et à jouer du mirliton, quoique son ami lui fasse signe d'avancer.

«Vous êtes seules à Saint-Cloud, mesdemoiselles? dit Victor.—Oui, monsieur... nous sommes seules par accident... nous devions y trouver neuf personnes de notre magasin... elles auront été retenues.—Vous êtes dans le commerce, mesdemoiselles?—Oui, monsieur, nous sommes découpeuses...—Ah! vous découpez des images.—Oh! c'te bêtise!» dit mademoiselle Estelle; mais sa compagne lui donne un coup de coude dans le côté et reprend: «Nous découpons les bordures de chales, monsieur; et vous... êtes-vous dans le commerce!...—Mais non, je ne fais rien.—C'est un état bien plus amusant.... Est-ce qu'il est avec vous ce monsieur qui joue du mirliton?...—Oui... c'est un musicien de l'Opéra.... il faut toujours qu'il joue de quelque chose.... Dufour, viens donc offrir un bras à mademoiselle... on sait bien que tu es excellent musicien, mais il ne faut pas te fatiguer ainsi.—Oh! ça, il est sûr que si ce monsieur continue, il n'aura plus de vent en arrivant à Paris!»

Dufour se décide à s'approcher de mademoiselle Estelle, à laquelle il adresse quelques mots; mais bientôt il se penche vers Victor et lui dit à l'oreille: «Ah! mon cher ami,.... la petite de gauche sent l'échalotte d'une manière ignoble!....—Qu'est-ce que ça fait?... le soir...—Le soir, l'odeur est la même!....—Nous allons leur faire prendre des petits verres, ça leur ôtera ce goût-là.—J'aimerais autant quitter tout de suite ces demoiselles.—Eh non! elles nous feront rire en revenant....—J'espère que tu ne veux pas étudier les mœurs avec celles-là?...»