On était alors revenu près du café. Victor offre d'y entrer; il fait asseoir les deux demoiselles à une table en dehors, et leur propose du punch, mais Lisa dit qu'elle meurt de soif et préfère de la bière. Ces demoiselles se jettent sur la corbeille d'échaudés; tout en les avalant, mademoiselle Lisa s'écria: «C'est dommage qu'on ne donne pas de pain-d'épices ici; c'est bien bon avec la bière.»
Victor ne répond rien, mais il quitte la table, et, au bout de quelques minutes, revient avec un énorme rond de pain-d'épices qu'il présente à mademoiselle Lisa; celle-ci, pour prouver qu'elle est sensible à cette galanterie, attaque sur-le-champ le grand rond, et Dufour dit tout bas à Victor: «Tu lui en fais trop manger..., ça finira mal!»
La conversation s'anime: Victor aime à faire babiller les grisettes. La plus âgée ne clôt pas la bouche, l'autre est moins bavarde, mais le peu qu'elle dit annonce plus que de la simplicité.
«Bête comme une oie et empoisonnant l'échalotte, c'est gentil! dit Dufour; jolie trouvaille à ramener à Paris....; j'aimerais mieux donner le bras à madame Mouron.»
Ces demoiselles consentent à accepter des petits verres pour faire couler la bière, et ensuite du punch pour faire passer les petits verres. Le grand rond de pain-d'épices disparaît avec tout cela, et mademoiselle Lisa demande au garçon des gâteaux de Nanterre, mais on ne peut lui en procurer.
«Vois donc l'heure qu'il est, dit Dufour; si nous n'allions plus trouver de voiture!—Allons-nous-en bien vite!» dit mademoiselle Estelle.
Lisa quitte à regret la table; Victor lui offre son bras, qu'elle accepte. Mademoiselle Estelle reste immobile devant Dufour, qui jure entre ses dents en maudissant Victor; enfin, il prend son parti, il saisit le bras de la demoiselle, et la fait marcher au pas redoublé à travers le parc.
Il est onze heures passées, le dernier coucou vient de partir au moment où les deux couples arrivent sur la place, il n'y a plus que des voitures bourgeoises qui attendent leurs maîtres. Dufour jure comme un damné, Victor rit, mademoiselle Estelle pleure en disant à son amie: «Là! c'est ta faute aussi.... tu n'en finissais pas de manger!...—Eh bien!... est-elle bête!... elle pleure, à présent... nous reviendrons à pied... tant pire!... il fait beau, ça nous promènera.
«—Que le diable t'emporte avec tes aventures, dit Dufour à Victor; j'ai envie de pleurer aussi..., moi.—Veux-tu coucher ici?—C'est cela! avec les découpeuses, peut-être! J'en serais bien fâché!... Allons, en route, puisqu'il le faut;.... mais si je puis, en chemin, attraper une place de lapin, je ne la manquerai pas...—Et tu m'abandonnerais, n'est-ce pas?... Ah! tu en es capable!»
Pendant que ces messieurs se parlent, mademoiselle Lisa, après avoir dit quelques mots à l'oreille de son amie, l'a emmenée vers un côté où la lune n'éclaire pas. Dufour se retourne, et, ne voyant plus les deux grisettes, s'écrie: «Elles ne sont plus là!... Ah! mon ami! il ne faut pas les attendre, sauvons-nous!....—Mais ce serait mal de les laisser ainsi?...—Oh! parbleu!... elles sont bien venues sans nous... En route!»