Cette fois, Pomard ne songe plus à retenir Dufour; il est pétrifié, et, après avoir posé arme à terre, il reste les yeux fixés sur le parquet; mademoiselle Clara se pince et se mord les lèvres en rougissant. Quant à madame Bonnifoux, elle n'a pas bougé de sa place, et pour cause.
CHAPITRE VI.
Lettre perdue.
Quand on s'aime et qu'on ne peut pas se le dire autant que l'on voudrait, on se l'écrit, c'est encore se parler. Une lettre de l'objet qu'on aime cause tant de plaisir! En l'ouvrant, la première chose que l'on fait, c'est de regarder si elle est bien longue; on est plus content si les pages sont bien remplies, bien serrées, on aura du bonheur plus long-temps; on veut lire doucement pour ménager sa jouissance, mais on ne le peut pas, on dévore ces caractères chéris, on ne sait pas s'arrêter; ce n'est qu'après avoir fini que l'on relit, plus lentement alors et en recommençant souvent plusieurs fois une expression qui nous charme, une phrase qui arrive à notre cœur.
Et cependant, c'est presque toujours une imprudence d'écrire, surtout lorsqu'on est dans la position d'Ernestine. Les paroles volent! Les écrits restent. Je sais bien que l'on promet de les brûler, ces lettres charmantes! mais ne croyez pas à cette promesse, vous, mesdames, qui écrivez si bien, si tendrement; qui, tout en croyant ne montrer que de l'amour, laissez voir un esprit fin, une sensibilité vraie!.... brûler vos lettres! ah! comment aurait-on ce courage!... Il vient des jours d'ennuis, de peine, où l'on n'a plus de maîtresse qui nous aime, d'amie qui nous console!... alors, en relisant vos lettres, on se procure un moment de bonheur... Est-ce donc un crime de les garder, pour que vous nous rendiez encore heureux même lorsque vous ne nous aimez plus!...
Les séances données à Dufour, la présence presque continuelle de M. de Noirmont, ne permettaient que bien rarement à Ernestine et à Victor de se retrouver. Alors on s'écrivait, car, même devant le monde, on trouve facilement moyen de glisser un papier, une lettre, à celui dont la main est toujours prête à les recevoir. Victor allait dans les endroits les moins fréquentés du jardin lire ces lettres délicieuses qui le consolaient d'une gêne continuelle. On lui ordonnait de les brûler, mais Victor n'en avait pas non plus le courage; il les gardait pour les relire encore; il les portait constamment sur son cœur, et se disait: «Qui pourrait venir les chercher là!... si ce n'est elle? et à coup sûr, en les y trouvant, elle me pardonnerait.»
Mais une jeune fille, qui souffrait sans cesse et voulait pourtant dissimuler ses peines, Madeleine, allait aussi de préférence se promener dans les endroits les plus solitaires du jardin; elle ne suivait pas Victor, elle le croyait du moins, et cependant elle passait presque toujours où il venait de passer; elle s'arrêtait sous le bosquet où il s'était arrêté; elle aimait enfin à occuper la place où elle l'avait vu, mais elle avait bien soin qu'il ne l'aperçût pas. Elle le regardait de loin, cachée derrière le feuillage; elle le voyait sans qu'il s'en doutât; c'était son seul bonheur, et elle n'avait pas le courage de s'en priver.
Plusieurs fois, Madeleine avait aperçu Victor lisant des lettres qu'il avait auparavant baisées à plusieurs reprises; ces lectures semblaient absorber toutes ses pensées; quelquefois il souriait, plus souvent il soupirait et restait pensif devant ce papier que ses yeux ne perdaient pas de vue. Madeleine devinait bien d'où lui venaient ces lettres; plus d'une fois même elles les avait vu donner et recevoir. L'amour heureux est imprudent; mais celui qui ne l'est pas voit tout, souvent même plus qu'il ne voudrait voir.
«Comme il l'aime!» se disait Madeleine en voyant Victor presser sur ses lèvres les billets d'Ernestine; «qu'elle est heureuse, et pourtant elle soupire,... elle se plaint, mais j'oubliais qu'elle est coupable!....... bien coupable!...... et cependant il doit encore y avoir du plaisir à être coupable par amour, à s'exposer à mille malheurs pour être un instant avec celui qu'on aime. Il me semble que je voudrais être à sa place. Ah! Jacques a raison. Quand une femme aime bien, elle brave tous les dangers.»
Un matin, Madeleine se promenait, suivant son habitude, dans une allée touffue que Victor parcourait souvent. Elle vient de le voir sortir d'un bosquet et regagner la maison: c'est vers le bosquet que la jeune fille porte ses pas. Elle va s'asseoir sur le banc de verdure... lorsqu'un papier frappe ses yeux; il est à terre à l'entrée du bosquet. Madeleine le ramasse: c'est une lettre qui a été ouverte; elle est seulement repliée. Il n'y a pas d'adresse, mais Madeleine ne doute pas qu'elle appartienne à Victor: c'est lui qui l'aura laissé tomber en croyant la replacer dans sa poche. Madeleine sort du bosquet, regarde dans les allées voisines si elle l'apercevra encore... il n'est plus là, et Madeleine est seule,... et elle tient dans sa main une de ces lettres que Victor lit si avidement, qu'il couvre de baisers... Elle n'ose regarder ce billet,... elle tremble,... elle se hâte de le cacher dans son sein. Mais ce papier la brûle;... elle ne peut le supporter à cette place,... elle le prend... La lettre s'est ouverte,... et ses yeux se portent sur les caractères qu'elle reconnaît.