«Mon Dieu!... je ne devrais pas la lire! se dit Madeleine; mais pour résister au désir que j'éprouve, il faudrait des forces que je n'ai pas... Ah! que je sache ce que l'on dit quand on est aimé!... Jamais je ne pourrai en écrire autant.»
Après s'être assurée que personne ne vient, Madeleine se retire au fond du bosquet, et lit, en respirant à peine:
«Enfin, je suis donc seule, je puis t'écrire; c'est tout mon bonheur quand je ne suis pas près de toi; mais je crains que mes lettres ne t'ennuient... Je te dis toujours la même chose!... que je me déplais à moi-même, que je n'ai pas le courage de renoncer à toi pour ne songer qu'à mes devoirs!... Au lieu de cela, ma pensée est toujours vers toi: encore si je pouvais penser que tu m'aimes autant!...... mais, tu as beau me le dire, il me semble que je n'ai rien qui puisse te fixer; je ne suis pas assez jolie! Mon Dieu! dites-moi donc que j'ai eu tort de m'attacher à vous,... que je me dois à mon ménage,... que si l'on venait à connaître ma faute, je serais méprisée de tous, malheureuse pour la vie! Donnez-moi donc de bons conseils! vous qui êtes tout pour moi! Soyez mon ami, soyez-le sincèrement;... je vous écouterai toujours. Quand je pense qu'un jour peut-être nous ne nous verrons plus!... il me semble que c'est impossible!... Ah! pourquoi faut-il que je vous aie connu? Ne se parler qu'en tremblant,... toujours avoir peur, ne savoir à quoi se résoudre, voilà mon sort!... et vous, vous ne cherchez que le plaisir du moment, et ne vous occupez pas des regrets que l'on peut avoir quand on a fait une faute, regrets qui se supportent tant que l'on se croit aimée, mais qui tuent si l'illusion cesse. Pardonnez-moi... Mais quand je vous vois rire, quand je vous vois gai... il me semble que vous ne pensez plus à moi;... je deviens méchante, exigeante... Si je devais en croire ce que l'on dit de vous j'aurais sujet de craindre bientôt votre indifférence, votre goût pour le changement!... Allons, je retombe dans mes mauvaises idées!... Non, tu ne cesseras jamais de m'aimer, n'est-ce pas?... et tu ne me mépriseras pas? tu me l'as juré, et je veux te croire; cela me fait tant de bien!
»—Pauvre Ernestine!...» dit Madeleine après avoir achevé de lire, «pourquoi donc craint-elle qu'il cesse un jour de l'aimer, qu'il la méprise!... Ah, il serait bien lâche l'homme qui mépriserait une femme parce qu'elle lui aurait fait le sacrifice de son repos... Ne plus l'aimer,... c'est possible, les hommes n'aiment pas toujours la même femme, à ce qu'on dit... Pauvre Ernestine!... Oh! c'est alors qu'elle serait bien malheureuse! Mais comment rendre cette lettre à M. Victor?.... elle est ouverte,... il devinera peut-être que je l'ai lue,... et j'ai tant de peine à mentir... Il faut la lui rendre pourtant... Qu'il doit être inquiet s'il s'est aperçu qu'il l'a perdue, et si M. de Noirmont l'avait trouvée..... Oh mon Dieu! je frémis rien que d'y penser... Tâchons de rencontrer M. Victor seul... J'entends marcher;...... c'est lui sans doute qui revient sous ce bosquet chercher sa lettre.»
Madeleine sort du bosquet, tenant encore le billet à sa main. C'est M. de Noirmont et sa femme qui se promènent dans le jardin. Madeleine devient pâle et tremblante; elle n'a que le temps de cacher sous son fichu la lettre qu'elle tenait, mais elle n'a pu le faire assez vite pour que M. de Noirmont ne s'aperçût pas de cette action.
«C'est toi, Madeleine,» dit Ernestine en souriant à la jeune fille; «toujours te promenant seule;... on dirait que tu nous fuis;... ce n'est pas bien.
»—Mais non, madame;... je viens de me promener près de la pelouse;.... je vais rentrer...
»—Un moment donc;... reste plutôt avec nous... Allons, viens me donner le bras...—Mais, madame....—Mais, je le veux... Vous verrez qu'il faudra bientôt employer la force pour retenir mademoiselle avec nous!...»
Madeleine n'ose résister; elle se laisse prendre le bras par Ernestine. M. de Noirmont n'a encore rien dit, mais il n'a pas cessé d'examiner la jeune fille, et son air sévère augmente le trouble de celle-ci.
Après avoir marché quelques pas, Ernestine dit: «Que faisais-tu sous ce bosquet, Madeleine?... Tu n'as pas ta broderie, je crois...—Madame,.... je m'étais reposée un moment;...... je ne faisais rien....