M. et madame Montrésor sont les seules personnes qui viennent encore à Bréville, madame Bonnifoux n'ayant pas été satisfaite du peu d'accueil qu'on y a fait au loto. Mais Sophie devient chaque jour plus jalouse de Chéri, et Chéri plus ennuyé de sa femme; leur société ne peut procurer à Ernestine et à Victor que quelques instans de liberté. Quant à Dufour, comme il faut toujours qu'il peigne quelqu'un ou quelque chose, il a commencé le portrait de Madeleine, quoique celle-ci se refusât à cet honneur; mais Ernestine a joint ses instances à celles du peintre, et la jeune fille a cédé.

Une lettre d'Armand met fin à la vie uniforme qu'on menait à Bréville: le jeune marquis écrit à son beau-frère pour lui demander le restant de la somme qui lui revient sur la vente de sa propriété; sa lettre est courte et pressante; du reste, rien pour ses amis, pas un mot de souvenir pour sa sœur. On voit que le jeune homme, tout entier sous l'influence de ses passions et de ses connaissances de Paris, a oublié toutes les personnes qu'il a laissées à Bréville.

Cette lettre est arrivée dans l'après-dînée. M. de Noirmont, après l'avoir lue, pousse un profond soupir en s'écriant: «Ce jeune homme se perdra!...» puis il passe la lettre à Victor et à Dufour en leur disant: «Voyez, messieurs, quel style aimable!... écrire ainsi au mari de sa sœur... il lui faut de l'argent... Il ne s'informe même pas si cela me gênera de lui envoyer maintenant ce qui lui revient encore sur cette maison. Il veut avoir cette somme sur-le-champ... eh bien! il l'aura... mais, après... quand il l'aura perdue avec les misérables qui l'entourent... que fera-t-il le malheureux?... car je sais qu'il a déjà vendu ses rentes, perdu, joué tout son bien.—Mon pauvre frère! dit Ernestine, mon Dieu! comment donc l'empêcher de courir à sa ruine?...»

Madeleine ne dit rien, mais elle pleure en songeant que l'ami de son enfance peut quelque jour être malheureux.

«Il paraît, dit Dufour, que le beau Saint-Elme ne dirige pas très bien son cher ami.—Cet homme m'a bien trompé, dit M. de Noirmont.—Il ne m'a pas trompé moi: je me suis toujours méfié de lui.—Si du moins mon beau-frère avait près de lui un ami véritable, capable de lui donner de bons conseils, de lui faire voir la folie de sa conduite... peut-être reviendrait-il encore à nous?... Moi si je pensais être écouté, je partirais sur-le-champ pour Paris... mais je sais que je ferais un voyage inutile... Armand a toujours fort mal reçu mes avis. Il a l'air de me regarder comme un précepteur, comme un tuteur... il ne m'écoute qu'avec impatience. Il faudrait que ce fût quelqu'un qui possédât sa confiance, son amitié...»

En disant ces mots, M. de Noirmont regardait Victor; celui-ci le comprend et s'écrie: «Je crois vous entendre; je partirai pour Paris, et je verrai Armand.—Je n'osais vous en prier, mais vraiment j'y songeais, car je ne vois plus que ce moyen pour sauver Armand;... et c'est un grand service que vous nous rendrez.

—Oui,» dit Ernestine qui a changé de couleur, mais qui a fait un effort sur elle-même, «oui, mon mari a raison..... Mon frère a pour vous beaucoup d'amitié... il vous écoutera, je l'espère,... et vous le ramènerez ici..., avec vous;.... car, si vous le laissez à Paris, il ne faudra pas compter sur ses bonnes résolutions.

—C'est bien ce que j'espère, dit M. de Noirmont. M. Dalmer nous ramènera Armand... Quant à M. Saint-Elme.... oh! je l'en dispense!

—Est-il nécessaire que je t'accompagne? dit Dufour.—Non, non, dit M. de Noirmont, vous resterez avec nous....... De toute manière, M. Dalmer reviendra... et le plus tôt possible.

—Mais, dit Victor, si Armand ne veut pas m'accompagner, il ne serait pas bien nécessaire que je revinsse.