—Si fait, vraiment, et ce n'est qu'à cette condition que je vous laisse aller à Paris. Nous ne sommes encore qu'au commencement d'août;...... c'est le plus beau moment de la campagne.
—A moins, cependant, que monsieur ne s'ennuie trop ici, dit Ernestine.
—Ah! madame... j'espère que vous ne le pensez pas. Je reviendrai puisqu'on veut bien me le permettre.—Tu me rapporteras deux pantalons de nankin, dit Dufour, que ma blanchisseuse doit avoir laissés chez ma portière; je te donnerai une autorisation.
—Puisque c'est convenu, dit M. de Noirmont, il faut maintenant que je m'occupe de trouver l'argent qu'on me demande, et dont vous aurez la complaisance de vous charger; car, avant d'engager mon beau-frère à revenir vivre près de nous, je veux acquitter ma dette avec lui, sans quoi il penserait que c'est pour ne pas le payer que je lui envoie un ambassadeur.—Ah! mon ami, quelle idée!...—Ma chère amie, Armand m'a toujours montré si peu de confiance que je puis bien le juger capable de penser cela de moi. D'ailleurs je veux m'acquitter... pour éviter à votre frère des demandes qui doivent lui être pénibles,... quoiqu'il les fasse d'un ton si peu aimable!... Je vais partir pour Laon sur-le-champ. J'y coucherai; je terminerai demain avec le notaire que je vais voir, et je tâcherai d'être revenu pour dîner. Alors M. Dalmer recevra de moi la somme et pourra partir pour Paris. Je n'ai pas de temps à perdre... Je vais prendre les papiers dont j'ai besoin, je fais seller ma petite jument, et je me mets en route.»
On n'a fait aucune objection à M. de Noirmont. En sachant que l'époux d'Ernestine va coucher à Laon, Victor a senti battre son cœur avec violence. Au moment de se séparer pour quelque temps de la femme qu'il aime, comment ne céderait-il pas à l'espoir de pouvoir encore une fois se rapprocher d'elle. Ernestine a rougi et baissé les yeux, car dans un seul regard de Victor, elle a déjà deviné sa pensée.
M. de Noirmont a pris les papiers qui lui sont nécessaires; il fait ses adieux, et monte à cheval, en promettant de faire en sorte d'être revenu le lendemain pour dîner.
On a suivi M. de Noirmont jusqu'à l'entrée du bois; là, il presse son cheval et on le perd de vue. En revenant, Victor donne le bras à Ernestine, Madeleine marche seule, se tenant assez éloignée d'eux pour ne pas entendre ce qu'ils se disent. Dufour s'arrête à chaque instant pour contempler un effet du soleil couchant.
Victor parle avec action à Ernestine. On voit qu'il la prie, la presse, et que celle-ci ne résiste qu'avec peine à ce qu'il lui demande. On arrive, et Madeleine entend ces mots: «C'est impossible!» auxquels Victor répond: «Alors je ne reviendrai pas de Paris.
»—Que lui refuse-t-elle donc? se dit Madeleine. Il à l'air fâché!... Il dit qu'il ne reviendra pas... Ah! je sens que je préfère le voir en aimer une autre que de ne plus le voir du tout..... D'ailleurs, il m'aime un peu maintenant;... il m'appelle son amie;... c'est quelque chose que l'amitié,... et on dit que ça dure plus long-temps que l'amour.»
La soirée se passe assez tristement. Victor boude dans un coin du salon. Ernestine est rêveuse, agitée, elle regarde souvent Victor; puis, quand il lève la tête, elle reporte vite les yeux d'un autre côté. Dufour fait un petit croquis d'idée de la grosse Nanette, en attendant qu'il la fasse poser. Madeleine travaille et se tait suivant son habitude, à moins qu'on ne lui adresse la parole.