Victor quitte brusquement Dufour, et celui-ci se dit: «Il l'admire!... il la respecte!... Il y a quelque chose là-dessous,... car il n'a pas l'habitude de respecter les jeunes filles.»
Victor est sorti de la maison. Quoiqu'un peu fatigué par le voyage et le trajet qu'il a fait pour venir de Laon à Bréville, il ne veut point passer la journée sans revoir Madeleine. Ernestine lui a indiqué le chemin qu'il faut suivre pour arriver à la maison du garde. Ernestine aurait bien voulu accompagner Victor, mais c'est impossible; et maintenant qu'il est revenu, elle n'osera se rendre près de la jeune fille que lorsqu'elle saura Victor avec M. de Noirmont; elle sent bien maintenant que le moindre soupçon d'intelligence entre elle et Dalmer mettrait son mari sur les traces de la vérité.
Victor a bientôt franchi la plaine, traversé le bois; il aperçoit la demeure du garde, il va frapper à la porte: c'est Madeleine qui lui ouvre; elle reste saisie en le voyant. Un vif incarnat vient colorer ses joues, ses yeux brillent de plaisir, et elle peut à peine balbutier: «C'est vous, monsieur Victor!...—Oui, Madeleine, c'est moi... Je suis arrivé de Paris ce matin et j'accours... Il me tardait de vous voir, de vous dire tout ce que je pense..... Quoi!.... c'est pour moi que vous venez ici.... pour me voir!... Ah! ma bonne amie ne pourra plus dire que je suis malheureuse.—Est-ce que je ne puis pas entrer, Madeleine, pour causer avec vous?.....—Oh! mon Dieu!.... et Jacques qui est là;... il se repose, il dort en ce moment; mais s'il vous voyait...—Vous avez raison; il doit bien me haïr,... me mépriser, car je suis l'auteur de toutes vos peines...—Allez dans le bois... là bas... à gauche;... je vais aller vous rejoindre, et nous pourrons causer sans craindre Jacques.»
Victor se rend du côté du bois que Madeleine lui a indiqué, il s'assied sur un arbre abattu en attendant la jeune fille. Elle ne tarde pas à paraître: une petite robe bleue sans ornement, sans garniture, une ceinture noire, un fichu de soie sur le cou, un chapeau de paille à grands bords et dont les rubans flottent sur ses épaules, voilà toute la toilette de Madeleine. Mais en ce moment ses yeux expriment tant de trouble et de plaisir, son teint est si rose, son sourire si doux, sa démarché si légère, que Madeleine est vraiment jolie, et Victor est surpris de le remarquer pour la première fois.
«Me voici,» dit la jeune fille en s'asseyant près de Victor; «je suis bien fâchée de ne pas vous recevoir dans la maison, mais...—Ah! Madeleine, est-ce que vous me devez des excuses, lorsque je cause toutes vos peines, si vous saviez quel chagrin j'ai éprouvé en ne vous retrouvant plus à Bréville et en apprenant que M. de Noirmont vous avait renvoyée!—Oublions cela, monsieur... Je me trouve si heureuse maintenant... je suis bien récompensée de ce que j'ai fait...—Je n'oublierai jamais ce que je vous dois de reconnaissance. Bonne Madeleine! il y a peu de femmes qui agiraient comme vous.—Peut-être n'ai-je pas autant de mérite que vous le croyez?... Si on lisait dans le cœur des gens... ce qu'on nomme leurs belles actions semblerait alors tout naturel. Ne doit-on rien faire pour ceux qu'on aime?... et j'aime tant ma compagne d'enfance!—Mais, moi, Madeleine, moi, qui suis l'auteur de tous les chagrins que vous avez eus depuis quelque temps, vous devez me haïr...
»—Vous haïr?» s'écrie Madeleine; puis elle s'arrête et reprend en baissant les yeux: Oh! non, monsieur, c'est impossible!... N'est-ce pas vous qui m'avez ramenée près de ma chère Ernestine?...—Devais-je vous ramener près d'elle, pour être ensuite cause que vous la quitteriez?...—De grâce, monsieur, ne parlons plus de cela... Ernestine vient souvent me voir; elle me parle de... de tout ce qui l'intéresse... Ici je ne me trouve pas à plaindre: je ne manque de rien, et si vous avez la bonté de penser encore à moi... de venir quelquefois, en vous promenant, me donner des nouvelles de Bréville... Oh! je vous assure que je me trouverai bien heureuse.—Oui, Madeleine, je viendrai le plus souvent que je pourrai... quelquefois je tâcherai qu'Ernestine m'accompagne.
»—Ah, oui, répond Madeleine en pâlissant; «oui, vous viendrez avec elle... cela vaudra mieux... le chemin vous semblera moins long... et puis ça vous ennuierait de ne parler qu'avec moi qui ne sais rien dire!...
»—Que dites-vous là, Madeleine? est-ce qu'on s'ennuie près de ceux qu'on aime, et désormais je vous aime comme une sœur; de votre côté, voyez en moi un frère... traitez moi comme tel... Puissé-je quelque jour mériter ce titre en réparant le mal que j'ai fait, en assurant votre sort! Vous devez faire le bonheur d'un époux; je veux vous voir unie à un homme qui sache apprécier votre belle ame, qui soit digne de vous, qui...»
Madeleine, qui écoutait Victor d'un air impatient, l'interrompt en s'écriant: «Non, monsieur, non, je vous en prie, ne vous occupez jamais de cela... Madeleine ne veut pas, ne doit pas se marier; sans parens, sans nom... elle restera ce qu'elle est... Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de cela... vous me feriez de la peine.»
Madeleine détourne la tête pour cacher de grosses larmes qui viennent de tomber de ses yeux; Victor lui prend la main en lui disant: