«Pardonnez-moi... je ne pensais pas vous faire du chagrin... mais si vous refusez tout ce que je voulais faire pour assurer votre sort à venir, vous accepterez au moins mon amitié.
»—Votre amitié! oh! oui, monsieur.—Et vous me donnerez la vôtre?...—Vous l'avez depuis long-temps, et je ne sais pas reprendre ce qu'une fois j'ai donné.»
En ce moment on entend la voix de Jacques qui appelle Madeleine. «Il est éveillé,» dit la jeune fille en se levant; «je rentre bien vite pour qu'il ne vienne pas par ici. Adieu, M. Victor, adieu... Pensez quelquefois à Madeleine, et elle ne sera pas malheureuse?»
En prononçant ces mots, la jeune fille serre tendrement la main qui tenait encore la sienne; puis elle se sauve à travers le bois, comme si elle craignait de laisser voir la rougeur qui couvre son front. Victor s'éloigne aussi, et retourne à Bréville, en cherchant à découvrir la cause des pleurs qu'il a vus dans les yeux de Madeleine.
Quinze jours se sont passés, Victor a repris le billard et les échecs avec M. de Noirmont; Ernestine a recouvré un peu de gaieté: mais Dufour ne trouvant plus personne qui veuille poser, parle quelquefois de retourner à Paris; alors Ernestine se fâche et lui dit qu'il est son prisonnier jusqu'à la fin de la saison. M. et madame Montrésor viennent souvent à Bréville; les Pomard n'y reparaissent plus.
Victor est retourné pour voir Madeleine; mais Jacques était là, et Victor n'a pas osé parler à la jeune fille; ensuite, lorsque M. de Noirmont le laisse libre, le jeune homme recherche d'autres entretiens. On fait toujours passer l'amour avant l'amitié, et l'on a raison: l'un n'a qu'un temps, l'autre sait attendre.
Une après-dînée, pendant un violent orage qui ne permettait pas de songer à la promenade, Dufour, assis contre une fenêtre du salon qui donnait sur la route, regardait tomber la pluie en disant: «C'est très-difficile en peinture de rendre cet effet-là.»
Tout-à-coup il pousse une exclamation de surprise; Ernestine le regarde.
«Qu'avez-vous donc, M. Dufour?—Madame, c'est que je viens d'apercevoir là-bas, sur la route, deux voyageurs, et on dirait.... oui, vraiment, on dirait que c'est M. votre frère, avec son ami M. de Saint-Elme.
»—Mon frère! s'écrie Ernestine.—Armand!» dit M. de Noirmont en quittant sa partie d'échecs. Aussitôt tout le monde court à la fenêtre, d'où l'on peut voir au loin sur la route, et on aperçoit en effet deux voyageurs qui viennent du côté de Bréville; mais Ernestine s'écrie: «Oh! non, ce n'est pas mon frère... à pied..... par le temps qu'il fait.... ce ne peut pas être Armand.»