En disant cela, Armand s'incline légèrement devant la compagnie et quitte le salon. Mais en passant près de Victor, il lui dit à l'oreille: «Je compte, monsieur, sur votre discrétion.» Et Victor fait un signe de tête affirmatif.
«Est-ce bien là mon frère?» dit Ernestine, regardant le jeune marquis s'éloigner. Lui, autrefois si gai, si aimable!... ah! je ne le reconnais plus!»
Saint-Elme est resté dans le salon où il se promène en se mirant dans les glaces avec autant d'effronterie qu'avant son départ. Dufour ne peut s'empêcher d'admirer son assurance, qui l'empêche de s'apercevoir du ton plus que froid avec lequel on l'a reçu, ou qui du moins fait qu'il n'en est pas pour cela moins à son aise. M. de Noirmont dit à Victor: «Reprenons notre partie d'échecs... L'arrivée de monsieur ne doit pas nous déranger.
»—Eh bien! mon cher Dufour,» dit Saint-Elme en allant frapper sur l'épaule du peintre, «depuis mon départ... nous avons dû faire bien des portraits ici...... hein!... ha ça! j'espère que mon tour viendra aussi.—Votre tour,... pourquoi?—Pour mon portrait... On fait maintenant les personnes en pied, mais en petit,... c'est plus gracieux:... il faudra me faire comme cela...—Ah! oui, pour servir de pendant à mon tableau de la forêt de Compiègne......—Justement. Et ces bons voisins, donnez-m'en donc des nouvelles, monsieur de Noirmont? ces aimables Montrésor;... cet espiègle M. Pomard a-t-il beaucoup chassé avec vous?...
»—Monsieur, permettez,... je suis occupé de mon jeu...—Ah! c'est juste!.... pardon... Jeu superbe que les échecs!... j'y jouerais fort bien, si cela ne me donnait pas la migraine... Je parie que notre artiste est toujours passionné pour le loto... Voyons mon cher Dufour, y avez-vous beaucoup joué pendant mon absence?... Vous devez être bien joyeux quand vous gagnez un quine!...
»—J'ai dans l'idée que dans ce moment un quine ne vous ferait pas de peine non plus, monsieur de Saint-Elme!» répond Dufour d'un air goguenard.
«—Oh! pardieu, non:... j'ai essuyé cet été des pertes horribles; plus de deux cent mille francs que j'ai perdus....—A la roulette?...—Non pas dans des faillites... j'avoue que cela m'a un peu gêné.—Et vos vignes en Bretagne?—Elles ont coulé... Il n'y a rien de traître comme la vigne... Je ne m'affecte pas beaucoup de tout cela, parce que je suis bien sûr d'hériter de vingt milles livres de rente d'une tante qui m'adore... c'est comme si je les tenais; mais cela m'a contrarié à cause d'Armand,... qui a fait des folies!...
»—Des folies!» dit M. de Noirmont qui ne peut plus se contenir; «vous êtes bien modeste, monsieur...... Un jeune homme qui, en moins de dix-huit mois, a mangé toute sa fortune,... qui, pendant son dernier séjour à Paris, y a englouti dans des tripots le pris de cette propriété, qui était sa dernière ressource...... Ah! ce sont là plus que des folies, monsieur; et je devais espérer que vous, qui vous disiez l'ami d'Armand, et qui, certes, ne manquez pas d'expérience, je devais espérer que vous arrêteriez ce jeune homme dans la route du vice, au lieu de l'aider à se ruiner.»
M. de Noirmont a parlé avec chaleur, son front est sévère, son regard semble interroger Saint-Elme; mais celui-ci, sans être nullement décontenancé, se met à sourire, et répond d'un air de bonhomie:
«J'étais sûr que vous me diriez cela... je m'y attendais... En venant avec Armand, je lui disais: Ton beau-frère va me gronder;... il croira que je t'ai donné de mauvais conseils... et, dans le fait,... je suis de bonne foi, moi, à votre place, je le croirais aussi?... Cependant, je puis vous jurer que je suis pour le moins aussi fâché que vous de ce qu'Armand soit ruiné. S'il avait suivi mes avis, il n'aurait pas perdu son argent au jeu, surtout à la roulette... mauvais jeu où tout l'avantage est pour le banquier... Le trente-et-un... passe encore, on n'a que le refait contre soi... Quant aux femmes... Ah! je voulais lui faire faire des connaissances précieuses,... des dames distinguées qui l'auraient poussé dans les grandeurs,... dans les honneurs,... que sais-je?... mais c'est un fou!... Quand deux beaux yeux lui avaient tourné la tête, il ne regardait à aucun sacrifice pour les admirer à son aise... J'ai eu plus d'une fois avec lui des scènes très-vives,... des altercations graves;... nous avons même été sur le point de nous battre;... mais je me suis dit: Ce jeune homme n'a pas mauvais cœur; quand je lui donnerais un coup d'épée, ce n'est pas ça qui le corrigera de ses défauts!... Ses respectables parens me l'ont confié, je ne dois pas me brouiller avec lui... Et voilà pourquoi je ne l'ai pas quitté. Il est même cause que j'ai négligé mes affaires, mes propres intérêts. A la rigueur, je pourrais dire qu'il m'a coûté beaucoup d'argent;... mais je suis trop délicat pour jamais lui parler de cela.»