M. de Noirmont ne dit plus rien; c'était le parti le plus sage. Et d'ailleurs Saint-Elme a une manière de répondre qui, sans le convaincre, l'étourdit encore.
Au bout d'un moment, l'ami d'Armand s'écrie: «Eh bien! mais je n'ai pas encore aperçu la petite Madeleine, la protégée de madame de Noirmont? Est-ce que vous l'auriez mariée pendant mon absence?
»—Non, monsieur, répond sèchement Ernestine, elle n'est pas mariée; mais elle n'habite plus ici.
»—Elle n'habite plus ici!... ah! fort bien,... j'entends... La petite orpheline a eu quelque aventure,... un moment de faiblesse... Au fait, elle avait l'air très-sentimental, cette petite.
»—Monsieur!» s'écrie Victor en quittant le jeu, «parlez avec plus de ménagement de cette jeune fille!.... C'est sans doute parce que vous la croyez à présent sans protecteur que vous vous permettez de tels propos sur son compte; mais je vous préviens que je ne le souffrirai pas... et...
»—Eh! mon Dieu, mon cher monsieur Dalmer!... qu'est-ce qui vous prend donc?... En vérité, je ne sais pas ce qui s'est passé ici,... mais tout le monde se fâche, s'emporte pour des riens!... Soyez le chevalier de mademoiselle Madeleine, vous en êtes bien le maître... Quant à sa vertu,... je ne peux pas l'attaquer, je ne la connais pas;... mais on peut bien se permettre une légère plaisanterie!...
»—Non, monsieur; quand il s'agit d'une pauvre fille que tout le monde abandonne, ce n'est pas le cas de plaisanter.
»—Allons, monsieur Victor, venez-vous finir la partie?» dit M. de Noirmont. Victor va se rasseoir; et Saint-Elme se rapproche de Dufour, auquel il dit à l'oreille: «Mon cher artiste, vous me conterez tout cela... Dalmer aura fait un enfant à la petite, et c'est pour cela qu'il ne veut pas qu'on plaisante sur sa vertu!... Ah! ah! vous ne répondez pas?... Je gage cent louis que c'est la vérité.—Je tiens le pari; si vous voulez mettre au jeu.»
La partie achevée, chacun se hâte de se retirer. Saint-Elme seul va, avant de se coucher, faire un tour à l'office, où, malgré l'excellent dîner qu'il a dit avoir fait, il soupe très-copieusement.
M. de Noirmont espère que son beau-frère n'a pas dissipé toute la somme qu'il lui a envoyée par Dalmer. Le lendemain matin, apercevant Armand dans le jardin, il s'empresse de le rejoindre, et, tout en causant de sa situation, aborde enfin ce sujet.