«Je n'ai plus rien,» répond Armand d'une voix sombre! «j'ai tout perdu, tout absolument,... et, poursuivi par quelques créanciers, j'ai dû même leur abandonner mon mobilier,... tout ce que j'avais...—Malheureux jeune homme!... que comptez-vous faire maintenant?—Je n'en sais rien;... mais je vous en prie, monsieur, point de reproches,... de sermons, tout cela serait inutile à présent, et je ne suis point d'humeur à les entendre... Si mon séjour ici vous déplaît, vous n'avez qu'un mot à dire, et....—Monsieur, je n'oublierai jamais que vous êtes le frère de ma femme... vous serez toujours chez moi comme chez vous. Quand vous serez plus calme,... que vous voudrez m'entendre, nous aviserons à ce que vous pourriez faire encore.»

Saint-Elme, qui a entendu cette conversation, s'approche d'Armand quand M. de Noirmont est éloigné, et lui dit: «Je gage que ton beau-frère va te proposer une place de douze cents francs dans les droits-réunis... pour te refaire, pour que tu t'amendes... Un marquis inspecteur à cheval.... ah! ah!.... comme ce serait drôle!...

»—Ah! Saint-Elme, tu plaisantes! moi, je n'en ai plus le courage,» répond Armand en marchant à grands pas dans les allées du jardin.

«—Eh! mon cher! il faut bien prendre son parti... Je crois que le beau-frère ne serait pas si aimable, s'il savait que tu dois trente mille francs que l'on t'a prêtés sur cette maison... qui n'était plus à toi!... ah! ah!... Mais quand ton créancier viendra voir cette propriété... ça deviendra plus embarrassant.

»—Oui, j'ai perdu ce que mon père m'avait laissé... Cette maison... où fut élevée mon enfance,... où je suis né, cette maison ne m'appartient plus... Se ruiner en moins de deux ans!... ah! c'est affreux!... je me déteste,... je me méprise...

»—Fi donc!... Est-ce qu'à ton âge on doit parler ainsi?... Tous les hommes font des folies... On tombe, mais on se relève!...—Et ces trente mille francs que je dois... comment les paierai-je?—Tu diras comme Figaro: Quand on doit et qu'on ne paie pas, c'est comme si on ne devait pas.—Mais vais-je donc passer le reste de ma vie ici,... privé de tous plaisirs?... Ne pourrais-je plus retourner à Paris,... où peut-être le sort se lasserait de me poursuivre, si j'avais de quoi le tenter encore...—Ah! oui,... voilà le cruel;... car, enfin, la chance ne peut pas toujours rester la même;... il faut bien qu'elle tourne.... mais pour se refaire il faut encore de l'or... Si ton beau-frère voulait t'en prêter...—Oh! jamais je n'oserais,... et d'ailleurs il croirait faire beaucoup en faisant très-peu;... il m'imposerait des conditions,... je n'en veux pas recevoir.—Alors attendons!... Le hasard peut nous devenir favorable! Il ne faut jamais se désespérer; c'est un mauvais système.»

Armand, qui ne conserve point d'espérance, quitte Saint-Elme pour chercher la jeune fille qu'il a laissée à Bréville; il se rappelle que Madeleine l'aimait sincèrement, et, aux jours de l'infortune, on se souvient de ceux qui nous aiment.

Le jeune homme s'informe à sa sœur de son amie d'enfance.

»Madeleine ne demeure plus ici,» lui répond Ernestine avec embarras; «elle est retournée avec Jacques.—Quoi! ma sœur, vous avez renvoyé cette petite... que vous aviez l'air de tant aimer!—Ah! je l'aime toujours autant;... mais mon mari... a eu quelques mots avec Madeleine, et...—Je vous entends... Pauvre fille!... J'irai la voir; je sens que sa vue me fera plaisir;... cela me rappellera ce temps... qui a fui si vite... et pour ne plus revenir.»

Armand s'est fait indiquer la demeure de Jacques. Saint-Elme, qui ne s'amuse pas beaucoup dans une maison où chacun l'évite, court sur les pas d'Armand, qu'il vient de voir traverser la plaine.