M. de Noirmont sent que le moment est favorable pour effectuer son projet, et il répond au comte: «Que diriez-vous, si je vous proposais de vous vendre cette terre?....
»—Ah! je penserais que vous voulez me tromper... m'abuser... Posséder cette terre... ce serait pour moi un trop grand bonheur!—Eh bien! M. le comte, il ne tient qu'à vous d'en devenir propriétaire. Ce domaine appartenait à mon beau-frère... il a voulu s'en défaire, je l'ai acheté; mais aujourd'hui d'autres raisons me forcent de renoncer à cette propriété... Ce n'était pas sans dessein que je vous en faisais connaître toutes les dépendances... Ce n'est point un château... et quoiqu'on l'ait décorée du nom de terre, ce n'est qu'une jolie campagne... Enfin vous la connaissez... je vous ai dit son rapport...—Je vous le répète, je serais enchanté de posséder cette propriété..... Fixez-en vous-même le prix, M. de Noirmont, et je me regarderai toujours comme votre obligé.—Eh bien! M. le comte... pensez-vous qu'en vous demandant quatre-vingt mille, francs....—Cela me semble pour rien!...—Non, c'est tout ce qu'elle vaut. Ainsi donc quatre-vingt mille francs...—C'est un marché fait... et si vous saviez tout le plaisir que j'éprouve...—Allons, M. le comte, voilà qui est conclu, et maintenant vous voyez que vous êtes chez vous.—Non pas tant que je serai votre débiteur. Dans quelques jours je compte me rendre à Paris, où j'ai quelques recouvremens à faire... Il faut aussi que j'aille à Crépy, à Montcornet. En revenant je rapporterai les quatre-vingt mille francs, car j'aime à terminer promptement les affaires... Mais c'est pourtant à une condition.—Quelle est-elle?—C'est que vous vous regarderez toujours ici comme chez vous, et que de long-temps vous ne penserez à me quitter.»
Le comte est au comble de la joie; il va trouver sa nièce et lui apprend son acquisition. M. de Noirmont est aussi fort satisfait de rentrer dans ses fonds et de pouvoir offrir vingt-mille francs à son beau-frère. Pour lui la terre de Bréville n'est qu'une jolie campagne qu'on peut facilement remplacer. Ernestine ne partage pas la joie de son mari, mais elle s'efforce de cacher ses regrets. Armand reçoit avec indifférence la nouvelle de cette vente.
«Vous allez avoir vingt mille francs, lui dit M. de Noirmont; avec cela, si vous voulez enfin être sage, vous pouvez attendre les événemens... chercher quelque emploi honorable... lucratif... Vous avez reçu une belle éducation; il ne faut point passer votre jeunesse dans une honteuse oisiveté.»
Un sourire amer est toute la réponse du jeune homme, qui se hâte de tourner le dos à son beau-frère et d'aller rejoindre son cher Saint-Elme.
Dans la soirée, M. et Madame Montrésor viennent à Bréville; ils n'avaient point encore vu le comte et sa nièce. En apercevant la séduisante Emma, Sophie fait un mouvement rétrograde; elle va ensuite pincer Chéri, qui est allé s'asseoir près de la jolie demoiselle. Cependant l'amabilité de M. de Tergenne, la gaieté décente de sa nièce, chassent bientôt la mauvaise humeur qui avait paru sur le front de Sophie; et en apprenant que l'étranger est un comte fort riche, et qu'il va habiter le pays, madame Montrésor tâche aussi d'être aimable.
«Nous venions adresser une prière à nos chers voisins, dit Sophie; quelques amis de Chéri se trouvant dans ce pays, nous voulons donner une petite fête,..... un petit bal;.... c'est un impromptu.... Il faut que cela ait lieu demain, les amis de Chéri étant forcés de repartir bientôt.....
»—Oui, dit Chéri, ce sont des bonnetiers qui voyagent pour leur maison de commerce.
»—Ce sont des négocians très-riches,» dit Sophie en interrompant son époux; «enfin c'est une soirée sans prétention,.... et nous espérons que vous voudrez bien l'embellir ainsi que toute votre société;... et si M. le comte voulait aussi nous faire l'honneur de venir avec mademoiselle...»
M. de Tergenne accepte cette invitation, ainsi que toute la société. Saint-Elme, qui, en voyant tous les jours le comte, semble avoir repris un peu de son ancienne assurance, dit à madame Montrésor, en prenant toujours sa voix de tête: