Le comte a prononcé ces dernières paroles à voix basse et en reportant ses regards vers la terre. Madeleine le regarde avec étonnement, elle ne sait si elle doit s'en aller ou rester.
«—Vous êtes de ce pays, mon enfant?—Oui, monsieur.—Que font vos parens?—Je n'en ai plus, monsieur.—Pauvre fille!... si vous venez souvent vous reposer sous ce vieux chêne, nous ferons plus ample connaissance, j'y viendrai souvent aussi.—Vous, monsieur?.....
»—Oui, moi, car j'aime beaucoup cette place. Adieu, petite, adieu.»
Le comte s'éloigne et retourne à Bréville. Madeleine le suit des yeux en disant: «Pourquoi donc aime-t-il aussi cet endroit?»
De retour chez ses hôtes, le comte ne parle pas de sa promenade du matin. Victor, remis du trouble qu'il semblait éprouver la veille, a retrouvé son esprit et sa gaieté. La conversation, les manières de Dalmer plaisent à M. de Tergenne, qui trouve dans le jeune homme une grande ressemblance avec ce que lui-même était à son âge; il aime aussi à causer avec Dufour, dont l'humeur originale le fait rire. D'ailleurs il recherche les artistes et cultive les arts avec succès; mais avec Saint-Elme, le comte se montre moins causeur; il semble qu'un souvenir désagréable vienne frapper son esprit dès qu'il envisage le blessé; en l'examinant il dit à M. de Noirmont: «Ce monsieur.... blessé...... se homme Saint-Elme,... et c'est un ami intime de votre beau-frère?»
M. de Noirmont répond affirmativement, et le comte n'en demande pas davantage.
La jolie Emma fait la conquête de tous les habitans de Bréville par ses grâces, son heureux caractère et son aimable gaieté.
«Je l'épouserais les yeux bandés, s'écrie Dufour.—Je le crois bien! dit M. de Noirmont; savez-vous qu'elle héritera de son oncle qui a au moins quarante mille livres de rentes? Hum!... si mon beau-frère ne s'était pas ruiné, s'il s'était mieux conduit... qui sait... mais voyez!... Depuis l'arrivée de cette charmante personne il n'est pas plus aimable;... à peine si on l'aperçoit!»
Victor ne dit rien d'Emma; mais tout en croyant ne pas faire sa cour à la nièce du comte, il cherche sans cesse à lui être agréable; il se place constamment à côté d'elle, rit de ses saillies et se mêle à ses jeux, car la jeune Emma court et joue encore comme un enfant. Victor pense n'être que galant; mais il est quelqu'un qui voit, qui épie toutes ses actions, qui lit dans son cœur mieux peut-être que lui-même, et qui devine déjà le sentiment qu'il éprouve pour la nièce du comte.
M. de Tergenne est depuis trois jours chez M. de Noirmont, lorsqu'il lui dit, en parcourant ses jardins: «Mon cher monsieur, votre propriété est charmante, mais elle ne doit pas me faire oublier que j'en veux une dans ce pays. Aidez-moi donc à trouver dans le voisinage quelque chose pour moi. Je ne puis pas toujours être votre hôte, mais je peux devenir votre voisin.»