Le lendemain de son arrivée à Bréville, le comte de Tergenne se lève de grand matin; et, présumant que ses hôtes sont encore livrés au repos, il quitte doucement son appartement, sort de la maison et gagne la campagne.

Le comte marche lentement, et souvent regarde autour de lui. Ses yeux semblent chercher, d'autres fois reconnaître; sa figure est devenue sérieuse, pensive. Enfin il s'arrête en s'écriant: «Ah! c'est ici!»

Il est devant le vieux chêne où quelque temps auparavant Jacques a conduit Madeleine.

Le comte s'avance sous le vieil arbre; il considère long-temps le gazon que foulent ses pieds, le feuillage épais qui ombrage sa tête. Ses yeux se mouillent de larmes, et il s'assied au pied de l'arbre en murmurant: «Rien n'est changé en ce lieu... mais elle n'y est plus, j'y reviens seul. Pauvre Jenny!... c'est ici que je l'ai embrassée pour la dernière fois... Ah! combien elle a dû me maudire depuis!..... J'ai payé son amour du plus lâche abandon!... Alors je ne cherchais que le plaisir... je m'inquiétais peu des larmes que je ferais verser... et pourtant quand je sus qu'elle avait épousé le marquis de Bréville... la douleur, les regrets, qui déchirèrent mon cœur, m'apprirent que j'aimais Jenny autrement que toutes celles que j'avais trompées!... Mais il n'était plus temps... elle était à un autre... elle m'avait oublié..... ou peut-être les ordres de son père... le désir de rendre ce vieillard plus heureux..... Car je ne puis croire qu'elle m'avait oublié... pourtant elle en avait le droit... Ah! oui, j'ai bien des torts à me reprocher!.....

Le comte baisse la tête sur sa poitrine et reste plongé dans ses réflexions. Il en est tiré par un bruit léger dans le feuillage. Il lève les yeux et aperçoit une jeune fille qui venait d'écarter une branche d'arbre qui lui barrait le chemin et se dirigeait vers l'endroit où il était assis.

En apercevant un étranger à la place où elle a l'habitude de se rendre, Madeleine ne peut retenir un léger cri.

«Qu'avez-vous donc, mon enfant? dit le comte; j'espère que je ne vous fais pas peur.

»—Non, monsieur,... c'est seulement la surprise;... je ne m'attendais pas à trouver quelqu'un à cette place..... où il n'y a ordinairement personne... Pardon, monsieur...»

Madeleine salue et va s'éloigner; le comte se lève et lui fait signe de rester.

«Je ne veux pas vous faire fuir,... vous veniez sous cet ombrage y attendre quelqu'un, peut-être?...—Oh! non, monsieur, je n'attends personne!...—A votre âge.... c'est bien permis... Jadis aussi je suis venu en ces lieux attendre quelqu'un,...... et ce n'était jamais en vain....»