»—Mais, pardonnez-moi... peut-être la fatigue.... et puis le saisissement... car j'avoue que j'ai été très-saisi!»

M. de Tergenne, qui d'abord regardait Saint-Elme comme quelqu'un qu'on voit pour la première fois, devient tout-à-coup comme frappé par un souvenir; sa physionomie change, ses yeux se fixent sur Saint-Elme, l'examinent d'une façon singulière, et cherchent à lire dans le seul œil que le bel homme laisse voir. Mais celui-ci fait rouler sa prunelle sans jamais l'arrêter sur le comte, qui bientôt, comme honteux de l'examen auquel il vient de se livrer et des pensées qu'il a conçues, reprend d'un air aimable: «Ma foi, monsieur, voilà qui me donnera peu de goût pour la chasse, car il paraît que vous avez été bien abîmé.—Oui, monsieur le comte, oui, beaucoup d'écorchures... et au visage, cela contrarie...

»—Décidément,» dit tout bas Dufour, «il veut parler comme au bal masqué; apparemment qu'il pense que c'est plus gentil, et qu'avec cette voix-là il espère séduire la jolie Emma!»

M. de Tergenne se rend avec son hôte dans les jardins qu'il montre le désir de connaître. Ernestine y emmène aussi Emma, et Victor suit les dames, ce qui fait encore sourire Dufour. Saint-Elme et Armand se promènent d'un autre côté.

Le dîner réunit de nouveau toute la société. M. de Tergenne s'y montre aimable comme le matin: il est enchanté du séjour de Bréville; ce qui fait grand plaisir à M. de Noirmont, qui cependant veut laisser écouler quelques jours avant d'offrir à son hôte de lui vendre sa terre. La nièce du comte a la gaieté de son âge, et non cette coquetterie qui gâte trop souvent un heureux naturel. Dufour cause beaucoup de son art avec le comte. Victor, qui voudrait être aimable l'est moins qu'à l'ordinaire, et se sent embarrassé quand Ernestine le regarde. Armand est toujours triste. Quant à Saint-Elme, il mange beaucoup, mais ne souffle pas mot. Aussi, en sortant de table, Dufour dit à Victor:

«Si la blessure de Saint-Elme n'a pas attaqué son estomac, je crois qu'elle a frappé ses facultés intellectuelles... Lui, ordinairement si bavard! à peine il a dit quatre paroles... et encore est-ce toujours sur un ton de fausset!»

La soirée s'écoule rapidement. M. de Tergenne a beaucoup voyagé: on aime à l'entendre conter, parce qu'il n'y met point de prétention. Sa nièce est musicienne; on trouve une vieille guitare dans la maison, mais une jolie voix fait passer un mauvais instrument. On écoute chanter Emma; on cause, on rit avec son oncle, et l'on est tout étonné quand la pendule sonne onze heures.

Alors on pense que les voyageurs doivent avoir besoin de repos, et chacun se dit bonsoir. Saint-Elme est le premier à disparaître avec sa lumière. Il a été aussi taciturne pendant la soirée qu'au dîner, et Dufour répète en allant se coucher: «C'est vraiment étonnant comme cet homme-là est changé depuis qu'il a vu le loup.»

CHAPITRE IV.

Une rencontre.—Fête chez madame Montrésor.—Danger de la walse.