»—M. le comte est donc déjà venu dans notre endroit? dit Sophie.

»—Oui, madame, mais il y a fort long-temps...... Ce Jacques avait une figure originale,... un ton toujours brusque;... mais c'était un très-brave homme...

»—Oh! c'est bien celui-là, monsieur le comte, dit Ernestine.—Et où habite-t-il maintenant?....—A trois quarts de lieue d'ici, dans le bois, en allant à Sissonne,... la maison du garde...—Je vous remercie... J'irai le voir.—Si vous avez déjà vu Jacques, vous le reconnaîtrez facilement, car il a de ces figures qui ne changent point, et sur lesquelles l'âge a peu de prise.—Oui... Oh! je le reconnaîtrai; mais je suis bien sûr qu'il ne me reconnaîtra pas, lui!...

»—Je voudrais bien savoir,» dit tout bas Dufour à Victor, «quels rapports peuvent exister entre M. le comte et notre homme à la faux.—Qu'est-ce que cela te fait.—Rien!... mais je voudrais toujours savoir.»

La jeune Emma, qui est folle de la danse, se promet beaucoup de plaisir pour le lendemain. Dufour est préoccupé, en songeant qu'il se trouvera avec mademoiselle Clara. Victor se promet de faire danser la nièce du comte; à chaque instant il la regarde, puis revenant à lui, il adresse la parole à Ernestine, qui feint de sourire à ce qu'il lui dit, et détourne la tête pour essuyer une larme qui brille dans ses yeux.

Pour occuper la soirée, M. de Noirmont établit un partie d'écarté. Le comte s'y place, bientôt on propose à Saint-Elme de rentrer: «Non, dit le blessé, je suis vraiment trop malheureux à ce jeu-là;... je me suis promis de ne plus y jouer.

»—J'ai été aussi fort long-temps sans vouloir jouer, dit M. de Tergenne; une aventure qui m'arriva à Bagnères m'avait tellement indigné!...

»—Une aventure! dit Ernestine; il faut nous la dire, M. le comte, vous savez combien nous aimons à vous entendre.—Vous êtes trop bonne, madame.»

On suspend le jeu et chacun s'approche pour entendre le comte. Saint-Elme, seul, va se placer fort loin derrière le narrateur, en disant: «On étouffe ici!...»

»—J'étais à Bagnères de Bigorre... il y a huit ans environ. On y prend les eaux; mais on y joue surtout et souvent des sommes considérables. Il y avait nombreuse société; on m'avait engagé à me méfier de ces chevaliers d'industrie qui fréquentent habituellement les réunions où l'on joue; mais je suis peu méfiant, et pour croire au mal, il faut que j'en aie la preuve. Je trouvai là un jeune homme fort beau garçon, qui se faisait appeler de Souvrac; il avait des manières séduisantes, causait de tout et sur tout avec une étonnante facilité. Bref, il trouva moyen d'être de toutes mes parties. Il me gagnait continuellement mon argent; j'attribuais mes pertes au hasard; lorsqu'un soir ce Souvrac m'ayant insensiblement amené à jouer plus que je ne voulais, quelques soupçons s'emparèrent de mon esprit: j'observai mon adversaire. Il me croyait sans défiance; il ne me fut pas difficile d'acquérir des preuves de sa friponnerie. Ne voulant point faire de l'éclat, je fus maître de moi, et je quittai le jeu d'une façon qui devait pourtant faire deviner à mon joueur que je n'étais plus sa dupe. Mais l'effronterie de ce Souvrac était extraordinaire. Le lendemain il annonça son départ. J'avais cessé de lui parler; il se présente chez moi pour me faire ses adieux. Je passai dans une seconde pièce de mon appartement, en ordonnant à mon domestique de dire que j'étais sorti. Souvrac se jette alors dans un fauteuil en annonçant qu'il va m'attendre. Le valet le laisse. Souvrac se croit seul; il aperçoit, à une pelotte de la cheminée, une belle épingle en diamant, que j'y avais attachée la veille. Mon coquin l'enlève lestement, la place à sa chemise, boutonne son habit et gagne la porte. Mais une glace, placée dans la pièce où j'étais, m'avait permis de tout voir. Je cours après mon drôle, le rattrape, lui ouvre l'habit, reprends l'épingle, et le laisse se sauver en lui disant: «Allez vous faire pendre ailleurs! mais ne vous retrouvez jamais en ma présence!» Vous pensez bien qu'il ne me demanda pas son reste; il quitta Bagnères sur-le-champ. Depuis ce temps, je ne le revis plus.