»—Voilà un effronté coquin! dit M. de Noirmont.—Oui,» dit Saint-Elme en restant à la place qu'il a choisie, «c'était un drôle bien hardi!...—Je n'aurais pas été aussi bon que M. le comte, dit Dufour; j'aurais fait arrêter mon voleur.

»—Eh! mon Dieu! M. Dufour, songez que j'étais allé à Bagnères pour me divertir, et que de semblables affaires amènent des démarches, des procédures fort ennuyeuses.—M. le comte, trop de gens agissent comme vous avez fait, et c'est un grand tort. On dit au fripon que l'on prend sur le fait: Va te faire pendre ailleurs; mais, c'est qu'il en vole encore beaucoup avant d'aller se faire pendre.

»—Heureusement, dit Chéri, qu'il faut un hasard, une circonstance semblable pour se trouver en rapport avec un fripon.—Eh! mon Dieu! monsieur, dit le comte, c'est beaucoup moins rare que vous ne pensez; et pour qui fréquente le monde,... le grand monde surtout, de telles aventures sont bien communes. Ce n'est point dans les réunions bourgeoises que se glissent les escrocs; là, ils seraient trop tôt démasqués; car là, tout le monde se connaît. Mais, dans ces soirées où deux ou trois cents personnes se poussent, se pressent dans des salons, comment voulez-vous qu'on se connaisse? Les maîtres de maison invitent beaucoup trop légèrement, et permettent de plus qu'on leur amène des gens qu'ils n'ont jamais vus: pourvu qu'on soit mis à la mode, qu'on ait bonne tournure et beaucoup d'assurance, on est bien accueilli. Malheureusement, ce sont les fripons qui réunissent particulièrement ces trois conditions-là.»

La conversation se prolonge quelque temps sur ce sujet; puis Chéri et sa femme prennent congé de la société en renouvelant leurs invitations pour le lendemain.

Depuis l'arrivée du comte et de sa nièce, Ernestine n'a pas eu un moment pour voir Madeleine; mais le lendemain de cette soirée, elle se lève de grand matin et se rend près de sa fidèle amie.

Madeleine est déjà occupée à coudre près de sa demeure, lorsqu'Ernestine vient se jeter dans ses bras.

«Que je suis contente de vous voir! dit la jeune fille, je commençais à croire que tout le monde m'avait oubliée!... Il y a bien long-temps que vous n'êtes venue!...

»—Ah! Madeleine, ce n'est pas ma faute... je ne suis pas libre, moi... il est venu des étrangers à Bréville... il a fallu rester avec eux... Mais combien de fois j'ai regretté de ne point t'avoir près de moi,... toi, à qui je puis dire tout ce qui se passe dans mon ame... toi, qui as vu ma criminelle faiblesse!... Ah! Madeleine, c'est surtout quand on est coupable... quand on souffre, qu'on a besoin d'une amie, qui nous aime, nous plaigne et nous console!...

»—Mon Dieu! est-ce que vous auriez de nouveaux chagrins?... vous pleurez encore!...—Ah! désormais je pleurerai toujours!...—Toujours!... il ne vous aime donc plus?...»

Ernestine regarde la jeune fille long-temps avec une morne tristesse; mais ses yeux ont répondu à la question de Madeleine.