«—Il est venu à Bréville un monsieur avec sa nièce;... cette nièce est jolie..... oh! oui, elle est jolie... et il en est amoureux, très-amoureux... Tu penses bien qu'il ne le dit pas; mais je l'ai vu, moi; je l'ai vu dès le premier instant qu'il l'a regardée. Ah!... mes yeux, mon cœur ne pouvaient pas me tromper!... Si tu savais tout ce que je souffre!...—Je le sais... je comprends... je devine vos souffrances... N'être plus aimé!... cela doit faire tant de mal;... mais vous vous abusez peut-être...—Oh! non, non, Madeleine, on s'abuse quand l'amour commence; on ne peut plus s'abuser quand il finit!...
»—Changer,.... vous causer du chagrin; c'est bien mal!... Et vous ne lui avez pas reproché son changement?
»—Des reproches!... ai-je le droit de lui en faire?... Ai-je été fidèle, moi?.... Oh! non!... je mérite tous les maux que j'endure... Parjure à mes sermens, méritai-je qu'on gardât ceux que l'on m'a faits!... et pourtant... c'est lui qui m'a rendue coupable... Sans lui, jamais je ne l'aurais été... Ah! les hommes n'ont pas pitié de nous. Pour ajouter à mes peines, il me faudra bientôt quitter la demeure où je suis née, cette maison que j'aimais tant...
»—Que dites-vous, madame?....—Mon mari a vendu le domaine de Bréville à cet étranger, l'oncle de la jeune Emma.—O mon Dieu!... vous quitterez Bréville... ce pays peut-être, et moi je resterai seule ici... Je ne vous verrai plus...—Oui... il me faudra partir,... aller bien loin,... ne plus avoir même une amie... rien... rien que mes remords et mes larmes!»
Pendant long-temps Ernestine pleure sur le sein de Madeleine. Là, elle se trouve un peu soulagée. Dans ce bois, seule avec son amie, elle peut en liberté épancher son cœur; mais il faut qu'elle retourne à Bréville, qu'elle cache la rougeur de ses yeux. Elle se lève et embrasse la jeune fille.
«Au revoir, Madeleine... Je ne quitterai pas Bréville de quelque temps;... je le crois, du moins... Mon seul bonheur, maintenant, sera de venir te voir... Si... par hasard, tu le voyais,... s'il venait ici, ah! surtout, ne lui dis pas que je suis venue pleurer près de toi!... que du moins il ignore tout le mal qu'il me fait!... Tu te tairas, n'est-ce pas?—Oui, je vous le promets.»
»Pauvre femme!» dit Madeleine en la suivant des yeux; «n'était-ce donc pas assez que mon cœur endurât un mal dont il ne peut guérir!... fallait-il aussi que le sien ressentît tout ce que l'on souffre quand on voit celui qu'on aime en adorer une autre!»
Ernestine est revenue près de ses hôtes; elle s'efforce de cacher ses peines, de prendre un visage riant, et surtout de ne point laisser voir à Victor que la jalousie déchire son cœur. Elle est douce, aimable avec Emma, car ce qu'elle souffre ne l'empêche pas de rendre justice à la nièce du comte; bien loin de ressembler à ces femmes qui ne voient que des défauts à leur rivale, Ernestine se dit: «Comment ne lui plairait-elle pas!... elle a tout pour charmer;... elle est bien plus jolie que moi, et elle peut l'aimer sans crime... Son visage est toujours heureux, toujours riant,... tandis que moi... j'étais sans cesse triste,... inquiète!... Ah! il a eu raison de changer. Moi seule j'ai eu tort de l'aimer.»
Dans la journée, le comte parle encore de Jacques, qu'il a l'intention de voir, mais il remet sa visite au garde à son retour de Paris. Pressé de conclure avec M. de Noirmont, et de terminer toutes ses affaires, afin de pouvoir revenir habiter sa nouvelle propriété, M. de Tergenne a résolu de partir le lendemain; mais il laisse sa nièce à Bréville, ce qui semble faire grand plaisir à la jeune Emma.
L'heure arrive qu'on doit se rendre chez madame Montrésor. Toute la société part. Le comte a offert le bras à madame de Noirmont; alors Victor a pu présenter le sien à Emma. M. de Noirmont, Dufour et Saint-Elme les suivent. Armand refuse d'aller à la fête que donnent ses voisins, quoique son ami Saint-Elme le presse de venir se distraire avec eux; mais le jeune marquis ne suppose pas qu'une soirée chez madame Montrésor puisse lui offrir aucun amusement, et il s'enfonce dans les bois, tandis que la société se dirige vers la maison où se donne la fête.