»—Ah!... vous fûtes plus coupable encore que vous ne pensiez.—Que voulez-vous dire?...—Vous aviez cru ne délaisser qu'une jeune fille séduite!... vous abandonniez une mère et son enfant!

»—Grand Dieu!... que dites-vous, Jacques?—Que peu de temps après votre disparition, l'infortunée Jenny s'aperçut qu'elle était enceinte; qu'à force de précautions elle cacha sa faute à son père; qu'elle mit au monde une fille... qui fut nourrie chez une de mes sœurs, à Samoncey;... qu'ensuite, forcée par son père de se marier, elle prit chez elle et éleva la petite Madeleine...—Madeleine!... ah! Jacques,... il se pourrait?...—Tenez, monsieur le comte, lisez cette lettre de feu madame de Bréville; elle me la donna, en mourant, pour vous la remettre si jamais le destin me faisait vous retrouver.»

Le comte prend la lettre, et lit en respirant à peine.

«Madeleine est ma fille et la vôtre, Frédéric; si quelque jour Jacques vous retrouve et vous remet cet écrit, ayez pour mon enfant plus de pitié que vous n'en avez eu pour sa mère.

»Jenny.»

Le comte couvre la lettre de ses larmes en balbutiant: «Pauvre Jenny!... j'étais père!... et je me croyais seul au monde!... et c'est Madeleine!... Ah! quelque chose me parlait en secret pour elle!... Je veux la voir,... je veux...»

Le comte a fait quelques pas,... il s'arrête comme frappé d'un souvenir pénible; il porte la main à son front,... hésite un moment, puis se dirige vers la porte en s'écriant «N'importe! c'est ma fille!...»

Jacques, qui a examiné attentivement M. de Tergenne, court à lui, et l'arrête: «Pardonnez-moi, monsieur le comte, si je vous questionne; mais après avoir, pendant dix-huit ans, veillé sur votre fille, je crois en avoir le droit. Quelles sont vos intentions relativement à Madeleine?—De la reconnaître publiquement, de la nommer ma fille....

»—Ah! c'est bien cela! dit Jacques, en prenant la main du comte, et cela efface vos torts d'autrefois!.... mais je ne veux pas que votre bonheur soit troublé par les indignes soupçons qu'on a conçus; j'ai lu dans vos yeux; le souvenir de l'action que l'on a osé imputer à Madeleine vous a fait mal...—Ah! je ne la crois pas coupable!...—Non, sans doute, elle ne l'est pas; mais il ne suffit pas que nous en soyons persuadés tous deux, il faut que l'innocence de Madeleine soit prouvée à tout le monde; alors seulement vous la nommerez votre fille. Je vous en supplie, monsieur le comte, attendez quelques heures, peut-être quelques jours encore,.... j'espère trouver votre voleur...—Comment...—Oh! je n'ai pas le temps de m'expliquer, je ne veux pas perdre une minute, je repars... De grâce... attendez mon retour;... je n'ai pas besoin de dire que je vais me hâter,... il s'agit du bonheur,... de l'honneur de Madeleine!—Ah! morguenne! cette pensée doublera mes forces...»

Jacques n'en dit pas davantage, il n'écoute plus le comte, il sort du salon, passe comme un éclair à travers toutes les personnes qui sont dans l'autre pièce, ne regarde pas même Madeleine et s'éloigne encore plus rapidement qu'il n'est venu.