Chacun se regarde avec surprise. Madeleine est inquiète, affligée de la brusque sortie de son ami.

«Qu'est-ce que cela veut dire? demande Dufour.—Rien de bon, répond M. de Noirmont; ce Jacques s'enfuit sans même parler à sa protégée... on finira par convenir que j'avais raison.»

Le comte paraît à l'entrée du salon. L'émotion qui l'agite, les larmes qui brillent dans ses yeux quand il s'approche de Madeleine, la manière singulière dont il l'examine, fortifient encore les soupçons de M. de Noirmont.

M. de Tergenne va s'asseoir près de la jeune fille; il prend une de ses mains qu'il garde dans les siennes. Madeleine est émue, attendrie... Chacun attend que le comte parle, mais il garde le silence et ne semble plus s'occuper du reste de la société; il est tout à ses souvenirs, à ses pensées. Le temps s'écoule. M. de Noirmont s'approche d'Armand, qui se tient toujours à l'écart, et il lui dit tout bas: «Le comte voudrait, en témoignant de l'indulgence à Madeleine, l'amener à avouer sa faute; il n'y parviendra pas... cette petite a une ténacité extraordinaire... il faut mettre fin à tout ceci. Si M. de Tergenne est trop faible pour punir, je ne dois pas l'être, moi; je vais me rendre à Laon pour avertir l'autorité.

»—Ah!... qu'allez-vous faire, monsieur?...» répond Armand d'une voix sombre.—«Mon devoir.—Eh bien!... laissez-moi me rendre à Laon à votre place...—Vous, Armand?... non, vous êtes indisposé.—Je me sens plus de force maintenant... et c'est à moi de terminer cette affaire...—Puisque vous le voulez... j'y consens, mais partez sur-le-champ.—Oui... oui, monsieur... tout sera bientôt éclairci.»

Armand se lève; il jette un regard sur Madeleine, un autre sur sa sœur, puis sort brusquement.

Quelques instans s'écoulent; le comte, qui tient toujours la main de Madeleine, s'aperçoit enfin de la tristesse qui règne autour de lui, de l'inquiétude qui se peint dans les regards de sa nièce, d'Ernestine et de Victor. Il sourit alors en disant: «Eh! mon Dieu!... quel sombre nuage est venu rembrunir tous les fronts. Je puis vous assurer cependant que Jacques ne m'a pas donné de mauvaises nouvelles; bien au contraire... Vous, ma chère Madeleine, ne soyez plus effrayée... encore quelques heures, et vous verrez que, loin d'être votre juge, je suis votre meilleur ami.

»—M. le comte aurait-il des preuves de l'innocence de mademoiselle?» dit M. de Noirmont; «alors il aurait dû nous tranquilliser... nous les communiquer... je n'aurais pas envoyé mon beau-frère à Laon...—Et pourquoi l'avez-vous envoyé à Laon, monsieur?—Comme M. le comte se taisait... j'ai cru devoir.... prévenir la justice...»

Le comte se lève et entoure Madeleine de ses bras, en s'écriant: «Quoi! monsieur, vous avez osé accuser Madeleine... vous voulez qu'on l'arrache de mes bras... Ah! courez, monsieur, courez sur les traces de votre beau-frère... empêchez qu'il ne parle; il y va de mon honneur, de ma vie...

»—Mais, M. le comte...—Eh bien! je saurai moi-même le rejoindre.... et je vais...»