«—Tu ne joues pas, ma bonne, ah! tu as bien raison, va!..... c'est bien bête de jouer....—Tiens.... j'ai raison... Je crois bien que j'ai raison!... ça me serait difficile de jouer... je n'ai pas d'argent!—J'avais gagné quarante francs, je les ai reperdus en un coup..... avec ce grand jaunisson!... Ah! je ne jouerai plus contre cette homme-là.... il bat drôlement ses cartes... Célanire, regarde donc si ma robe fait bien par derrière.—Oui, très-bien...—Et les manches..—Très-bien.—Ma coiffure n'est pas dérangée?—Pas du tout.—Tu bois du punch, toi! Tiens!...... il faut bien que je m'amuse à quelque chose!...—Tu es gentille comme un cœur ce soir... ma robe te va très-bien.—Oh!... pas trop... je danserais dedans!—Nous y ferons une pince demain. Dis donc, la petite Liline est venue ce matin. Son amant l'a abandonnée en lui emportant jusqu'aux tapis qu'il lui avait donnés... Il y a des hommes qui ont bien mauvais genre!..... Liline avait un chapeau... qui avait l'air malheureux.....—Ah! oui, de ces chapeaux qu'on fait soi-même.—Elle venait me demander vingt francs et mon amitié; je lui ai dit que j'avais fait serment de ne jamais prêter d'argent à mes amies, parce que ça brouille; mais que quant à mon amitié, elle l'avait pour la vie; alors, elle m'a appelée crasseuse, et s'est en allée en donnant des coups de pied dans toutes les chaises.. Je n'ai jamais tant ri!... Mais je m'en vas rejouer quoique ça..... je veux tâcher d'attraper une veine...... Dis donc, as-tu remarqué ce monsieur qui est près de nous?..... Ah! ah!..... il ressemble à un gros...»
C'était Dufour que ces dames regardaient en ce moment. Comme elles avaient baissé la voix, il ne put entendre à qui elles trouvaient qu'il ressemblait; mais elles se mirent à rire de plus belle, et le peintre passa dans la pièce voisine, en se disant: «Ah! je ressemble à un gros... à un gros quoi? Cette petite maîtresse-là ressemble à une gaillarde qui a le fil... Quant à l'autre, si elle ne fait que les confidentes auprès de madame Flock, elle remplit bien le premier rôle avec les rafraîchissements!
»—Vous ne jouez pas, monsieur Dufour,» dit Armand en s'approchant de l'artiste.—«Pardonnez-moi... j'ai joué dans l'autre pièce... mais je ne suis pas grand amateur.—Vous préférez, j'en suis sûr, les amusements de la belle saison.—Oui.... j'aime beaucoup la campagne, et puis j'y fais des études.—Parbleu! il faut que vous veniez cet été passer quelque temps à ma petite terre de Bréville en Picardie. Il y a par là des sites charmants, des bois délicieux tout autour de Samoncey, de Sissonne: c'est un pays très-pittoresque. Ma propriété est située entre Laon et Sissonne....—Je ne connais pas du tout ce pays-là, et j'avoue que je ne serais pas fâché d'y faire un petit voyage.—Eh bien! il faut y venir cet été; Victor vous accompagnera. Il y a long-temps qu'il me promet de me faire ce plaisir...
»—Qu'est-ce donc?» dit Victor en s'avançant.—«C'est que j'engage M. Dufour à venir avec vous cet été passer quelque temps à ma terre en Picardie: me le promettez-vous, messieurs?—Ce serait avec plaisir; mais, mon cher Armand, vous n'y êtes jamais à votre terre.—Il est vrai que j'aime peu la campagne, mais j'y irai cependant la saison prochaine... il faut que j'y aille;.... ma sœur y est déjà avec son mari, M. de Noirmont. Ma sœur désirait beaucoup revoir notre campagne de Bréville.... C'est là que nous avons passé nos jeunes années près de notre belle-mère qui nous aimait tant! Il est possible.... il est même probable que je vendrai ma propriété à M. de Noirmont... Il s'y fixera avec ma sœur... cela leur convient mieux qu'à moi. En attendant, nous irons nous y amuser cet été: c'est convenu.—Oui, nous ferons danser les paysannes.—Et moi je les peindrai.»
Armand quitte ces messieurs pour aller saluer une dame qui vient d'arriver, quoiqu'il fût alors près de minuit. La nouvelle venue est une blonde qui a dû être jolie, mais qui n'a plus qu'un restant d'éclat rehaussé par beaucoup de toilette. Elle est amenée par un jeune homme qui semble être encore dans l'adolescence.
A l'arrivée de la dame blonde, madame Flock et Célanire se regardent, se pincent les lèvres, puis madame Flock dit à demi-voix à son amie: «C'est Berlibiche,» et Célanire se met à rire aux éclats. La nouvelle venue va dire bonsoir à madame Flock, qui s'écrie: «Ah! c'est vous, ma chère! que je suis aise de vous voir!.... venez donc près de moi... vous me porterez bonheur; je perds déjà deux cents francs;... c'est ridicule de perdre comme ça, n'est-ce pas?.... Vous avez un beau cachemire... Qu'est-ce que c'est que ce jeune homme qui est avec vous?—C'est le fils d'un député.—Il a de beaux boutons en diamans!»
Dufour cherche Victor pour lui demander ce que c'est que la dame blonde, mais Victor est au jeu. Les parties sont très-animées. Déjà le jeune Armand a ouvert plusieurs fois un joli petit meuble placé dans un coin du boudoir; il y a pris de l'or pour prêter à plusieurs de ses amis, et pour réparer les pertes que lui-même a déjà faites. Dufour s'est assis dans un coin derrière mademoiselle Célanire. Il observe ce qui se passe et se dit: «Voilà un jeune homme qui va bien vite!.... un logement qui doit être fort cher, des maîtresses, un cabriolet, un jeu d'enfer... Hum! ce n'est pas avec dix mille livres de rentes qu'on mène long-temps une pareille existence... Mais qui lui donnera de bons conseils?... qui lui dira de s'arrêter? je ne suis pas assez lié avec lui pour cela... Il n'a point de parents à Paris;.... il n'écoute que M. Saint-Elme... et je ne crois pas que celui-là lui donne des leçons de sagesse... Pourvu qu'il me paie mon tableau!...»
Madame Flock vient de quitter la partie, elle est fort gaie; elle a regagné. Elle vient trouver sa confidente, qui fait une assez triste figure, parce qu'aucun homme ne lui fait la cour.
«Eh bien! chère amie, qu'est-ce que tu fais là isolée?... est-ce que tu t'amuses à t'arracher les dents?...—Dame, je ne peux pas jouer, je n'ai pas d'argent!... on ne me propose pas de m'en prêter.»
Mademoiselle Célanire, en disant cela, regardait autour d'elle comme pour voir si on allait lui en offrir; mais plusieurs jeunes gens qui s'étaient rapprochés avec madame Flock s'éloignent alors très-vivement.