La seconde pièce ouverte à la société est une espèce de boudoir fort galamment décoré. Armand était assis sur une ottomane, à côté d'une jolie brune, grasse, bien faite, et parée comme pour aller au bal, qui souriait d'une façon très-expressive aux discours de son voisin, et riait aux larmes au moindre bon mot qui échappait à quelqu'un de la société. Malheureusement, sa voix forte et un peu commune ôtait alors du charme à sa physionomie; mais lorsqu'elle voulait modérer son organe et les éclats de sa gaieté, c'était une femme fort agréable.

Sur un fauteuil un peu plus loin était assise une jeune personne, dont la toilette fanée jurait avec celle de la petite maîtresse: une robe de crêpe noire trop longue, trop large, qui semblait ne pas avoir été faite pour celle qui la portait, ne pouvait pas donner de l'éclat à une peau qui était jaune; de grands yeux et des cheveux très-noirs étaient les seuls avantages de cette demoiselle, qui, en tenant continuellement sa bouche ouverte, laissait voir des dents qui auraient été beaucoup trop longues pour un homme.

«Qu'est-ce que c'est que cette femme-là?» dit Dufour en désignant à Victor celle qui était sur l'ottomane. «On la nomme madame Flock. C'est la maîtresse d'Armand pour le moment; c'est une dame galante, fort gaie. Oh! elle aime beaucoup à rire.—Et cette autre, qui écoute d'un air niais tout ce que dit la première, et semble attendre le moment où elle doit rire, comme paillasse, lorsque son compère parle?—C'est une amie de la première... Les femmes entretenues, dans le bon genre, ont presque toujours une amie qu'elles mènent partout avec elles; une jeune personne à qui elles veulent du bien... Elles tâchent de la produire dans le monde; mais elles ont soin que cette amie soit laide, afin que cela fasse ressortir leurs charmes. Elles l'affublent de leurs vieilles robes, de leurs vieux chapeaux; et pour prix de toutes ces bontés, la jeune amie leur sert à la fois de compère, de plastron et de jokey.»

En effet, la jolie brune venait de se mettre à rire; la jeune amie fit sur-le-champ écho. La première se tenait les côtes, se pâmait; la seconde jugea convenable de se tortiller sur sa chaise, et, par galanterie, ces messieurs accompagnèrent ces dames. Il n'y avait que Dufour qui, n'ayant rien entendu de drôle, gardait son sérieux, et qui, pour ne point avoir l'air ridicule, retourna dans le salon.

La société commençait à arriver. Bientôt les deux pièces sont encombrées d'hommes, qui tous viennent offrir leurs hommages à madame Flock, puis adressent un petit mot, un coup-d'œil de protection à la jeune amie; il y en a même quelques-uns qui vont jusqu'à lui pincer le menton, ce dont elle semble enchantée.

On a dressé des tables de jeu; on fait la bouillotte et l'écarté: c'est Saint-Elme qui fait commencer les parties, apporter les rafraîchissements, qui donne des ordres aux valets; il semble le maître du logis. Armand lui laisse le soin de faire les honneurs. Il est tout occupé de sa brune, mais celle-ci le quitte pour se mettre au jeu. Les tapis sont bientôt couverts d'or.

«Diable!» se dit Dufour en regardant jouer, «si l'on commence comme cela, comment finira-t-on!.... Déjà de l'or sur les tables!... Et moi qui avais exprès apporté pour jouer des pièces de dix sous... de cinq sous... je n'oserai jamais présenter dix sous à côté de ces piles d'écus...... Ma foi, je me contenterai de regarder..»

Et Dufour s'approche de la table d'écarté, où joue la jolie brune qui a déjà passé deux fois, et ramasse les écus avec une âpreté qui n'est pas très-fashionable. Comptant sur sa veine, cette dame vient de faire paroli; mais un roi que retourne son adversaire lui fait perdre la partie.

«Ah! chien!...» s'écrie la jolie femme, «monsieur n'en fait jamais d'autres!..... Ce n'est pas galant de tourner le roi avec une dame.»

Le monsieur qui a gagné est un grand homme sec au teint olivâtre; il s'écrie qu'il est désespéré d'avoir renvoyé son charmant vis-à-vis. La jolie brune se lève d'un air d'assez mauvaise humeur, et va s'asseoir près de son amie, qui ne joue pas, mais qui tient son troisième verre de punch, dans lequel elle trempe des biscuits. Dufour, qui à été frappé de l'exclamation un peu plébéienne qui vient d'échapper à la petite maîtresse, se tient près de ces dames pour les entendre causer.